Retrait n’est pas retraite

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Pourquoi Thébaïde News lire :  Présence et retrait (Janvier 2015)

Dans les pays où cette « conquête sociale » existe, ce qui est loin d’être le cas de la majorité de ceux qui dessinent la carte du monde, passé un certain âge l’être humain qui a travaillé parfois toute une vie, à tout le moins plusieurs décennies et qui a « cotisé » à un système, une caisse, un organisme dédié peut enfin se retirer et comme on dit familièrement « prendre sa retraite ».

Le mot lui-même est lourdement connoté, il traduit pour tous ceux qui ne vivent pas de leurs rentes (actionnaires, agioteurs, possédants, magnats… qu’ils soient légaux ou illégaux) mais du « fruit de leur travail ou encore de leur labeur » (quelle chouette expression !) une aspiration et souvent de manière subtilement ambiguë une crainte.

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L’aspiration semble légitime à tous ceux qui selon des régimes et des conditions variés ont vécu d’un travail salarié (les fonctionnaires étant considérés à cet égard parmi les plus gâtés, notamment en France) d’autant que du fait de « la crise », des « crises » (encore un vocable bien pratique pour enfumer la réalité) l’âge de ce fameux départ en retraite est constamment repoussé, de même que le montant des pensions semble lui aussi de plus en plus menacé.

Le propos n’est pas ici de faire une analyse comparative des régimes de retraite, des conditions du salariat et de leur degré d’aliénation mais d’observer ce qui se passe pour ceux qui ont encore la chance (mais doit on employer ce mot ?) d’accéder dans des conditions encore correctes à ce temps d’une existence enfin libérée du réveil matin qui ne sera plus pour eux, comme il est dit fort justement, « la première des humiliations ».

Le propos est donc d’observer ce qui advient pour l’individu qui part « en retraite », qui se trouve soudain « à la retraite », qui peut désormais fournir la rubrique profession des questionnaires sociaux du terme générique « retraité ». Ce qui lui advient personnellement et dans la relation à son entourage immédiat et à la « société » en général.

Quand on est « jeune », dans « la force de l’âge » on n’y pense pas ou sinon d’une manière lointaine en espérant toutefois que le moment venu on y aura droit aussi. Certains cotisent très tôt, d’autres pas, comptant sur leur bonne étoile ou se disant que de toute façon ils seront morts avant d’y parvenir. Et ce mot « retraité » recèle en lui-même toute l’ambiguïté d’une condition qui attire et repousse en même temps car si on a pu y accéder c’est qu’on est devenu vieux et au fond ce temps qui vous est donné pour vivre encore et peut-être, si la pension est correcte, enfin à votre guise (mais jusqu’à quel point ?) ce temps là c’est aussi celui qui vous rapproche inéluctablement de la mort. Et c’est dur de disparaître, de tout laisser, de s’en aller définitivement !…

Par ailleurs dans les sociétés occidentales qui sont précisément celles où les systèmes de retraite sont les plus développés le jeunisme étant de rigueur, la vieillesse regardée avec méfiance, inquiétude , voire dégoût, le fait d’être parvenu à cet âge et d’avoir accédé à cette condition peut contribuer à l’isolement, la marginalisation de ces fameux retraités qui doivent impérativement se trouver une activité pour ne pas périr d’ennui, de solitude, de délaissement etc…

D’où cette crainte qui en affecte certains au point qu’ils s’arrangent si leur travail n’est pas trop pénible pour le prolonger au maximum même s’ils ont cotisé suffisamment, d’où ces clubs du troisième âge, ces associations caritatives qui recrutent de vieux bénévoles généreux de leur temps ; le gouvernement ne vient-il pas d’ailleurs d’annoncer vouloir créer « une réserve citoyenne » de gentils vieux qui iront dans les écoles, les quartiers pour aider les jeunes à toujours mieux « s’intégrer » (encore un super mot mis à toutes les sauces sociétales possibles et imaginables !) ?

Il paraît même que l’arrivée en retraite représente un stress biologiquement quantifiable. D’ailleurs certains s’en trouvent si désemparés qu’ils meurent rapidement faisant faire aux systèmes des économies de pension alors que d’autres ont l’impudence de vivre encore plusieurs décennies tels la célébrissime Jeanne Calment (1875-1997 = 122 ans 5 mois et 14 jours !).

Cependant la société est loin de leur être hostile, elle se veut aussi bienveillante à leur égard qu’elle l’est à l’égard de l’enfance. Les désormais seniors bénéficient d’avantages non négligeables, réductions de tous ordres, au cinéma, pour les voyages en train ; certaines municipalités comme la ville de Paris leur offrent des invitations pour des expos, des spectacles (souvent pas terribles), une boîte de chocolats à Noël ! Il faut être gentil avec les vieux à qui de jeunes gens attentionnés et compatissants cèdent parfois leur siège dans les transports en commun.

Et en même temps on parle de leur solitude, de leur mal-être, de leurs problèmes de santé et les médias diffusent parfois des reportages sur ces lieux où l’on n’aime guère pénétrer sinon pour aller y visiter un parent lointain ou proche promis à une mort prochaine : les maisons de retraite, lazarets de la déchéance, mouroirs à échéances.

Maisons de retraite et non pas maisons de retrait. Il n’a été en effet question jusqu’ici que de retraite. Les retraités se trouvent nécessairement en retrait… de la vie dite active, en fait le plus souvent une vie aliénée. Il n’est guère que les politiques pour prolonger leur activité jusqu’à un âge parfois canonique, la passion et l’exercice du pouvoir leur donnant ce punch et cet ascendant qui émeuvent les foules et dynamisent les « démocraties » (le « moins pire des systèmes » !).

Combien de jeunes dits « actifs » ne souhaiteraient-ils pas aussi pouvoir se mettre en retrait de sociétés qui, on peut le constater chaque jour en écoutant les infos, déraillent ?

Mais ils n’en ont pas les moyens sauf à se marginaliser, vivre dans des squats, faire face à la précarité, au rejet qui est le lot de ceux qui refusent de jouer le jeu, de souscrire à la compétition malsaine instillée dès l’école et ensuite au struggle for life qui consiste à aller « se vendre » sur le « marché du travail » pour avoir le droit de survivre petitement dans des conditions d’habitat médiocre, ne pouvant s’offrir qu’une alimentation bas de gamme bourrée de pesticides et autres OGM, le plus souvent sans contact avec la nature.

Combien voient ainsi leur jeunesse et leur vitalité se détériorer au fil des années sans perspective d’une vie meilleure ? Et l’on n’épiloguera pas sur la condition des chômeurs et des exclus quasiment sans retour que sont les SDF, un acronyme pour définir par la négation des êtres toujours humains mais au fond si embarrassants dans le paysage…

Ceux qui réfléchissent, il en est encore, considérant les aspects malséants de cette situation s’ingénient à trouver des palliatifs. Ainsi ont-ils inventé l’intergénérationnel. Non, non ce ne sont pas des groupes communautaires où se côtoieraient des enfants, des ados, des jeunes gens, des adultes et des vieux. Il s’agit tout au plus de rencontres ponctuelles et si touchantes, si rassurantes entre bambins des grandes sections de la maternelle et octo-nonagénaires des maisons de retraite !

Il existe par ailleurs la famille, une structure et une valeur sûres en dépit de tous les déboires qu’elle suscite et sur lesquels il serait indécent de s’appesantir. D’autant que même les ex-marginaux qu’étaient les homosexuel(le)s longtemps considérés comme « fléau social » (c’était dans les termes de la loi française) ont désormais dans un certain nombre de pays tolérants la faculté de rejoindre l’immense cohorte des gens normaux par la vertu du mariage reconnu « pour tous », pilier de cette « cellule vilainement enclose » *, la famille dont un grand écrivain français , prix Nobel de littérature mais aujourd’hui presque oublié André Gide (1869-1951), homosexuel déclaré à une époque où il valait mieux rester dans « le placard » (et lui-même marié, mais à l’époque avec une femme !), disait avec panache :

«  Familles je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. »  Les Nourritures terrestres

Alors Théophraste qui fait aussi partie de ceux qui réfléchissent (!) et qui se trouvant en retrait sans pour autant s’estimer en retraite se prend à ré-imaginer une vieille utopie communautaire que l’on pourrait opposer aux sinistres maisons de retraite et qui seraient tout sauf d’ultimes parkings à vieux : les maisons du retrait. La dénomination en elle-même fleure bon l’utopie (du grec ou-topos : pas de lieu) et justement ces maisons n’existant pas, elles n’ont pas de lieu.

Une dénomination par ailleurs quasi subversive pour ces maisons qui, à tout le moins dans l’esprit de Théophraste se devraient de regrouper des individus de tous âges ayant fait un énorme travail sur eux-mêmes (en a-t-on jamais fait assez dès lors que, comme l’a si bien énoncé Jean-Paul Sartre ( 1905 – 1980 ) « L’enfer c’est les autres. » ?) et se défiant de tout idéalisme.

Les idéaux quels qu’ils soient n’étant pour Théophraste (et ceci n’engage que lui bien entendu) que de réconfortants mirages totalement vains puisqu’ils ne sont énoncés et conçus que pour n’être jamais atteints. Projeter un avenir meilleur pour éluder les horreurs du présent n’est-il pas en fait la plus sombre des utopies ? Et si on veut bien y regarder de près les sociétés en elles-mêmes telles qu’elles fonctionnent et se manifestent chaque jour dans ce monde ne sont elles pas des utopies aussi destructrices que meurtrières ?

C’est donc sur cette idée en l’air que Théophraste se tiendra une fois de plus en retrait.

* Krishnamurti (1895-1986) est un philosophe indien hyper sérieux et très mystique (rien à voir cependant avec la secte Krishna), A découvrir pour ceux qui ne connaissent pas. Attention, c’est un sacré voyage…

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Lire aussi :
Qui est Théophraste ?

Contacter Théophraste : lionelf@laposte.net

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