Le désastre : un projet de l’inconscient collectif ?

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Lire aussi : Brève multilingue du désastre

Ce texte écrit fin 2008 comporte quelques ajouts récents. Il a aussi été actualisé après Fukushima et pourrait l’être encore… On a toujours tort d’avoir raison trop tôt comme on dit. Ceci étant Théophraste se fiche éperdument d’avoir raison et souhaiterait au fond avoir tort sur toute la ligne. 

« L’humanité est capable de sauver la planète si elle renoue avec les principes de solidarité, de complémentarité et d’harmonie avec la nature, en opposition à l’empire de la concurrence, du profit et de la consommation des ressources naturelles. »
Evo Morales
Président de la Bolivie
28 novembre 2008

Dans son Essai d’exploration de l’inconscient, ultime ouvrage qui précède sa disparition en juin 1961, le psychanalyste Carl Gustav Jung (1875-1961) constate que le progrès scientifique s’est accompagné d’une déshumanisation du monde. Une déshumanisation dont les « nouvelles technologies » issues des découvertes scientifiques renforcent chaque jour l’impact, modifiant les comportements collectifs et individuels, créant sans cesse de nouveaux besoins, de nouvelles frustrations, isolant l’individu dans une bulle d’anonymat et de virtualités qui dénaturent son rapport au monde et banalisent une schizophrénie collective érigée en normalité sociale. Une normalité qui ne tient aucun compte de la dimension inconsciente de toute vie humaine.

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Or méconnaître l’inconscient peut s’avérer dangereux. L’illusion d’une parfaite maîtrise de soi fondée sur la raison n’exempte pas l’homme contemporain occidental (ou occidentalisé) de bien des formes d’angoisse et de problèmes psychologiques auxquels les compensations liées à la (sur) consommation sont de piètres contreparties.
Et pourtant peu d’individus acceptent de prendre en compte la dimension inconsciente de leur vie. Alors postuler et démontrer, comme le fait Jung, l’existence d’un inconscient collectif propre à tout être humain et à toute l’humanité, suscite encore aujourd’hui un haussement d’épaules dont sont familiers tous les conformistes que la psychologie inquiète.
Cependant l’inconscient collectif est inévitablement au fait  des « horreurs économiques » (1) dans lesquelles l’humanité entière est aujourd’hui plongée et qui font sentir leurs cruels effets sur ce que nous appelons communément l’environnement. Le réchauffement climatique avéré, dont les experts internationaux tentent d’affiner les projections, intime les États à signer des protocoles, avec à la clé comme on le sait, beaucoup de discours et peu d’effet.
La remise en cause fondamentale du mode de vie, de production et de consommation éhonté des pays riches n’est pas pour demain, on le mesure bien. Par ailleurs n’est-il pas quasiment établi que faire accéder l’ensemble de l’humanité au niveau de consommation d’un occidental moyen requerrait les ressources de trois Terre ?…

Or le climat se dérègle, les catastrophes se succèdent, affectant de façon souvent dramatique les zones et les pays les plus défavorisés du monde… pour l’heure !
Le GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) produit des rapports éminemment documentés et étayés qui manifestent les impacts déjà perceptibles de ce changement climatique et son évolution prévisible au cours du XXIe siècle. (2) Les médias s’en font régulièrement l’écho, même si les « climato-sceptiques » ne voudraient voir à ce changement qu’une cause « naturelle », le soleil par exemple, ce qui permettrait de se déculpabiliser allégrement et de continuer sans fioriture dans la gabegie énergétique. Ces derniers temps on ne les entend plus guère…

Dans un essai publié en janvier 2007 : « Comment les riches détruisent la planète », le journaliste d’environnement Hervé Kempf relève l’hypothèse de la fonte du sol gelé des régions sibériennes : le permafrost ou pergélisol, qui pourrait conduire à la libération dans l’atmosphère de milliards de tonnes de carbone, ce qui provoquerait un emballement du climat sur lequel l’action humaine n’aurait alors plus guère de prise. Et l’on a observé récemment que le permafrost commençait à fondre…
De même, note-t-il, le taux d’extinction des espèces imputable à l’activité humaine est d’ores et déjà considérable.
Il cible à juste titre le luxe ostentatoire de l’oligarchie des hyper-riches et l’incitation au gaspillage qui en résulte du fait de la fascination qu’ont toujours exercée les riches. Il formule même « une hypothèse provocante », selon ses propres termes : « On ne peut exclure de la part de l’oligarchie un désir inconscient de catastrophe, la recherche d’une apothéose de la consommation que serait la consommation de la planète Terre elle-même par l’épuisement, par le chaos, ou par la guerre nucléaire. » (3)

Nombreux sont ceux qui, tout en étant conscients de cette universelle dérive et de la menace potentielle qu’elle implique à court, moyen ou long terme cherchent à s’en accommoder en adoptant quelques comportements vertueux comme le respect scrupuleux du tri sélectif des déchets ménagers. Dans le même temps ils conduisent une voiture et prennent un avion en « low coast » dès que l’occasion s’en présente… Toutes ces confortables occasions que génère le capitalisme !
Or la catastrophe en cours et à venir est bien le produit de l’esprit même du capitalisme. Et qu’en est-il de cet état d’esprit, sinon de ce qui s’enracine dans l’inconscient collectif ? Ancestral besoin d’être le plus fort, de dominer, de consommer, de posséder, d’exploiter, et donc de détruire. En 1961, Jung qualifiait cette psyché inconsciente de « dépôt à ordures morales ». (4)

Prenant peut-être conscience du fait qu’elle est devenue aujourd’hui une immense décharge, d’aucuns s’évertuent à imaginer un capitalisme vertueux qui réglementerait le pillage des dernières ressources naturelles, organiserait le gâchis, compenserait les destructions, régulerait la frénésie compétitive, etc.
Se retrancher derrière le fumeux concept rebattu de « développement durable » qui est en fait une imposture  (cf Serge Latouche, Survivre  au développement, 1001 nuits, 2004) peut en effet contribuer à la bonne conscience. Il a d’ailleurs fait florès et le petit épargnant français qui avait pu mettre quelques maigres économies sur un « compte pour le développement industriel » peut se dire qu’il contribue à sauver la planète dès lors que ce support a été rebaptisé « livret pour le développement durable ».
En dépit de tous ces beaux discours, de toutes ces mesurettes destinées à rassurer le peuple des électeurs, la catastrophe est peut-être imminente. En tout cas elle se profile à l’horizon de ce mirobolant 21e siècle.

En 1854, un indien d’Amérique du Nord, le Chef Seattle, éponyme de la grande ville des Etats-Unis, prononça un discours devenu célèbre, en réponse à celui du gouverneur Isaac M. Stevens, Commissaire aux affaires indiennes. Même si plusieurs versions de ce texte furent publiées, on peut relever cette admonestation dont aujourd’hui la pertinence s’adresse à toute l’humanité :
«  Les Blancs aussi disparaîtront. Peut-être plus tôt que toutes les autres tribus.
Contaminez votre lit et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus. ». (5)

Les Cassandre déplaisent, ils dérangent toujours, mais la mémoire est courte. Qui se souvient des avertissements du club de Rome dans les années soixante-dix ?
Qui entend encore la parole de cet homme intègre, de ce passionné de la planète que fut René Dumont (1904-2001), candidat à la présidence de la République française en 1974?
« Les riches et les puissants, et même les semi-privilégiés que nous sommes, ne réaliseront le danger de l’évolution actuelle qu’au moment où ils en souffriront personnellement et gravement. Mais la pollution sera alors devenue insoutenable (…) Le seul espoir réside alors dans une prise de conscience bien plus rapide, par le plus grand nombre, de l’extrême gravité de la situation. ». (6)
Ce qui n’empêche pas bon nombre de contemporains de s’inscrire dans « une société à responsabilité limitée », persuadés qu’ils sont de ne pas avoir à vivre les catastrophes qui s’annoncent : «  Nous ne les verrons pas ! » s’exclament-ils, tout en admettant que cela pourrait concerner leurs enfants ou petits enfants… qu’ils aiment tant !

Cette attitude qui banalise et repousse l’inéluctable péril aux calendes grecques est en tout point similaire à celle de nos décideurs, politiques et « forces vives » du lobby nucléaire, qui imposent et généralisent un mode de production énergétique prétendument maîtrisé alors que les « générations futures » devront s’accommoder de déchets qui resteront hyper-dangereux des milliers d’années et que l’on s’apprête à enfouir sous terre dans de pseudo « laboratoires », en fait comme la ménagère pressée glisse la poussière sous le tapis. En dernier ressort le consentement des populations n’est toujours pas unanime mais l’argument semble imparable : en ces temps de réchauffement climatique ce serait une énergie propre car elle ne produit pas de gaz à effet de serre ! D’où sa fructueuse et quasi universalité puisqu’elle permet d’entretenir la boulimie énergétique aux quatre coins du monde… Jusquà ce que surviennent au pays du soleil levant un séisme et un tsunami d’une intensité inégalée et que s’ensuive une catastrophe nucléaire majeure qui traumatise davantage ce pays et suscite l’inquiétude à travers le monde : Three Mile Island, Tchernobyl , Fukushima, next France ? …

Et si nous faisions aussi un peu d’écologie humaine tout simplement ? Comment rester insensible à cette migration ininterrompue qui défie continûment les frontières, utilisant les voies officielles et légales quand elle le peut et majoritairement les ressources de la clandestinité, pour franchir la ligne de démarcation qui sépare les pays attractifs des pays en difficulté ? Ainsi des milliers d’africains n’hésitent-ils pas à traverser les mers sur des embarcations de fortune au péril de leur vie dans l’espoir d’aborder les côtes d’un illusoire et sinistre eldorado.
« Chaque année, des milliers de désespérés à la recherche d’une protection ou d’une vie nouvelle se noient faute d’embarcation solide. » William SPINDLER, Réfugiés, UNHCR (The UN Refugee Agency), numéro 148, volume 4, 2007 (!)
Que des êtres humains en quête de survie puissent mourir dans de telles conditions – n’a-t-on pas retrouvé en Méditerranée des cadavres de migrants naufragés accrochés à des filets à thons ?!… – manifeste le colossal potentiel d’indifférence désormais atteint dans les pays riches.

Cette migration n’est-elle pas en fait la conséquence directe d’un formidable déséquilibre mondial entre pays riches et pays pauvres, qui chaque jour se creuse, cependant que les responsables politiques et les experts patentés n’ont d’autre ambition que de réduire ces « fractures », en contribuant davantage à « l’aide au développement », au « co-développement », dernier avatar d’un vœu pieux tant de fois réitéré et qu’au bout du compte ils ne reprennent plus guère, conscients sans doute du fait que plus personne n’y croit !…
Comment prétendre par ailleurs réguler un tel désastre par le renforcement de contrôles douaniers au besoin externalisés dans des pays de transit et la vague promesse d’un « co-développement » (durable ?!) comme le font les États et les gouvernements concernés, avec l’assentiment implicite de leurs populations ?

Les guerres récentes qui ravagent le Moyen-Orient et qui sont aussi la conséquence d’une géopolitique du chaos ont encore amplifié cette migration. La Méditerranée est devenue un cimetière marin : 3072 migrants y sont morts en 2014, 22000 depuis l’an 2000 (source OIM, Organisation internationale pour les migrations)  et compte tenu de l’amplification des conflits on ne voit pas comment cette tendance pourrait s’inverser.

Pire encore, afin de « se protéger », dans le but  finalement désespéré de garantir une certaine opulence de toute menace, on peut voir, ici ou là, s’édifier des murs, versions dérisoirement modernes du limes de l’empire romain ou de la grande muraille de Chine, murs d’une honte oubliée, tragiques expressions d’une brutale  exclusion, d’une monumentale déshumanisation, d’une irrémédiable et millénaire vésanie.

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Éluder l’accroissement continu des inégalités, rester sourd à la criante injustice qui frappe des populations entières, cependant qu’une oligarchie de privilégiés affichent un luxe insolent, c’est éluder le présent insoutenable, c’est valider la montée prévisible des horreurs dont il semble que nous ne soyons toujours pas vaccinés en dépit d’un XXe siècle particulièrement éprouvant. Que restera-t-il de notre condition humaine, de notre soi-disant conscience morale ?
A titre purement thérapeutique et ne serait ce que pour conjurer l’implacable brutalité des égoïsmes, pourrait-on encore prêter l’oreille à cet auteur célèbre, dit du « siècle des lumières »  dans un pays de « grande culture » qui aujourd’hui encore ne saurait le renier, lorsqu’il s’exclamait et affirmait :
« Je vous dis qu’il faut regarder tous les hommes comme nos frères.
– Quoi ! Mon frère le Turc ? Mon frère le Chinois ? Le Juif ? Le Siamois ?
– Oui, sans doute ; ne sommes-nous pas tous enfants du même père et créatures du même Dieu ? ».

Ou bien serait-ce faire preuve d’un idéalisme suranné, démodé, d’un humanisme désuet, incompatible avec les lois suprêmes du marché, d’un irréalisme qui rejoindrait le fantasme d’une utopie sociale à ranger désormais au rayon des vieilleries et des nostalgies révolutionnaires que de donner encore crédit à l’expression de ce constat moral pourtant élémentaire que faisait Voltaire (1694-1778), dans son Traité sur la Tolérance ?… (7)

Et l’individu dans tout cela, l’individu jouissant de son libre arbitre, que fait-il, lorsqu’il a le privilège de vivre à l’ouest du monde ou dans un pays émergent et qui plus est dans un contexte pas trop défavorisé ? Eh bien, il puise dans les ressources de son mental, du mental humain qui, on le sait, sont infinies. Ainsi chacun est à même de se façonner une sécurité psychologique illusoire mais bien pratique, en adhérant par exemple à un quelconque mysticisme. Le champ des mysticismes est lui-même très diversifié. Ainsi peut on accréditer des réalités qui semblent avoir fait leurs preuves : les institutions, les États, la propriété privée, les roués mécanismes du capitalisme. Comme on peut adhérer, le cas échéant conjointement, à l’une des multiples religions, des innombrables sectes qui poussent comme champignons en automne, à un mouvement, un parti politique réformiste ou prétendument révolutionnaire.
On peut aussi cautionner la logique des pouvoirs et rechercher les positions dominantes, confortables, favorisées, s’inscrire dans une hiérarchie qui n’est que l’expression sophistiquée de l’animalité primitive de l’être inachevé qui se dit « humain », ou au contraire, ou concurremment, faire preuve de modestie, afficher une compassion multidirectionnelle de bon aloi et cultiver l’humilité, le renoncement, le don, voire le sacrifice de soi, s’engager dans le caritatif, l’humanitaire, etc.
On peut aussi jouir d’un privilège réservé au happy few : le « développement personnel », expression cocasse pour désigner un ensemble de pratiques et de croyances souvent farfelues qui s’enracinent dans le foisonnant terreau des « spiritualités » et se fondent sur les enseignements de maîtres, de gourous et de valeureux disciples secrètement ou publiquement adoubés.
On peut encore puiser dans le fantastique corpus philosophique multiculturel de nos médiathèques et se forger par exemple un hédonisme antique, mâtiné d’athéisme contemporain, revisité par le dernier philosophe à la mode.

En fait chacun selon le mode particulier qu’il a choisi, procédant parfois d’une situation privilégiée du fait de sa naissance et de ses droits patrimoniaux(8) est engagé dans un perpétuel calcul de survie et de préservation des « avantages acquis », aussi minimes soient-ils, calcul sur quoi se fonde l’ignominie des sociétés, ensembles d’inégalités constitutives, de brutales injustices, de violences insidieuses ou délibérées.

Ainsi va le monde dans lequel on peut penser à l’instar de Pangloss et de son maître Leibniz (1646-1716) « qu’il n’y a point d’effet sans cause » et que nous sommes dans le « meilleur des mondes possibles » (9), comme on peut jouer de la harpe au pied d’un volcan en éruption ou cultiver des roses et du jasmin sur le fumier.

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Ultime question cependant. Pourrait-on être amené un jour à prendre au sérieux ces mots de Rimbaud (1854-1891) dans les Illuminations ?
«  Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu’est mon néant auprès de la stupeur qui vous attend ? ». (10)

(1) Arthur RIMBAUD, Illuminations, Soir historique.
(2) Le rapport du GIEC synthétisé pour les non-spécialistes
(3) Hervé KEMPF Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, 2007, p. 113. Terre à Terre
(4) C. G. JUNG, Essai d’exploration de l’inconscient, Paris, Robert Laffont, 1964 ; folio essais, 2006, p. 181.
(5) Discours du Chef Seattle en 1854
(6) René DUMONT, L’utopie ou la mort, Paris, Seuil, 1973, p. 154-155.
(7) VOLTAIRE, Traité sur la Tolérance, Chapitre XXII,  De la Tolérance universelle.
(8) cf.  le « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » de Jean-Jacques ROUSSEAU :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. » 
(Discours, seconde partie).
(9) VOLTAIRE, Candide.
(10) Arthur RIMBAUD, Illuminations, Vies I

Pourquoi Thébaïde News lire :  Présence et retrait (Janvier 2015)
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