Ils étaient Étrangers…

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Après la récente évacuation musclée du camp de La Chapelle à Paris qui a fait un certain bruit médiatique, plus de 150 migrants originaires du Soudan ou d’Érythrée pour la plupart et installés Quai d’Austerlitz craignent d’être à leur tour délogés. Interrogé à ce propos dans le journal de 12h30 de France Culture du 16//6/2015, le sénateur communiste du Nord Eric Bocquet a déclaré : « Jusqu’où cette ignominie va-t-elle aller ? »

Il faut également savoir que des étrangers gravement malades font aussi aujourd’hui l’objet de mesures d’expulsion.

Théophraste publie ci-dessous un texte écrit en 2007 évoquant le vécu d’enfants « étrangers non-francophones » tel qu’il s’efforçait alors de les accueillir et de les aider à « s’intégrer » par un apprentissage accéléré de la langue de Voltaire et en allant bien au-delà…

« L’Étranger qui vit loin de ses compatriotes et des siens devrait plus que quiconque être aimé des hommes et des Dieux. »
PLATON 
(428 env. – 347 env. avant J.-C.)
Les Lois, V, 729.

Ils étaient Étrangers*, venus parfois de l’autre côté de la Terre.

En âge d’aller à l’école, déterminés par leurs parents à ce parcours d’exil : quitter l’environnement familier et rassurant du pays d’origine, ne serait-ce que par la langue, même si des conditions de vie précaires ou la guerre y sévissaient, ils se retrouvaient un matin côtoyant des garçons et des filles de leur âge venus des quatre coins du monde, parlant d’autres langues, exprimant d’autres cultures et tous ainsi regroupés dans le but de s’adapter au plus vite à la langue et à la culture d’un pays d’accueil, celui que leurs parents avaient décidé de rejoindre dans l’espoir d’y vivre mieux… Un pays où eux-mêmes allaient grandir, étudier, chercher à s’intégrer.

Qu’ils fussent originaires de l’Afrique, des Amériques, de l’Asie, de l’Europe de l’Est et de l’Ouest, du Maghreb ou du Moyen-Orient, ensemble ils composaient une mosaïque de langues et de cultures qu’ils avaient à cœur d’exprimer et de comprendre, en même temps qu’ils apprenaient la langue du pays d’accueil. Pour que cet apprentissage fût fécond et la cohabitation heureuse, il fallait d’abord que tombât cette crainte naturelle que ressent tout être humain à la rencontre de l’inconnu.

Comment dissiper cette appréhension lorsque la communication est si peu évidente ? Les quelques mots d’arabe, de chinois, de tamoul, de turc… que l’on a glanés ici ou là peuvent aider à mettre en confiance mais, si tant est que « la parole paraît avoir été fort nécessaire pour établir l’usage de la parole », ainsi que le suggère Jean-Jacques ROUSSEAU dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, c’est dans l’immanence de chaque humanité que les paroles et les langues se conjuguent et relèvent le formidable défi que chacun ressent de parvenir à se comprendre au-delà des mots !

On ne fera pas bien sûr l’économie des ressources pédagogiques classiques et des techniques modernes d’éducation, notamment des moyens audio-visuels. Apprendre une langue étrangère, une langue seconde requiert du temps et beaucoup d’investissement pour l’apprenant comme pour l’enseignant. Mais la qualité et l’efficacité de tout apprentissage comme de tout enseignement dépendront toujours de la manière dont ils sont vécus.

Peut-être est-ce du fait même de cette situation déconcertante : ne pas pouvoir communiquer d’emblée avec des mots, sinon à en apprendre de nouveaux, que l’affectivité joue un rôle aussi important, permettant d’apprivoiser ce qui en chacun est de l’ordre de la différence et du semblable. La qualité d’une relation éducative c’est aussi la poésie qui en émane et qui cependant demeure indicible.

Du pays qu’ils avaient quitté ces jeunes apportaient un vécu qui devait s’exprimer à un moment ou à un autre. Or dans tous les pays, sous toutes les latitudes, les enfants dessinent. Et ils ont plaisir à offrir leur dessin à l’adulte qui s’occupe d’eux. Ainsi est venue l’idée de cet album annuel, un bel album que l’enseignant achetait de ses deniers pour qu’il soit le recueil de tous les témoignages graphiques et visuels que les enfants y inscriraient. Pour ce faire ils l’emportaient chez eux car il ne pouvait être question de prendre sur le temps d’apprentissage qui n’était pas extensible. Quelques mois plus tard l’enseignant l’emporterait chez lui lorsque serait venu le moment de se quitter. Qu’ils aient choisi d’y reporter une poésie étudiée en classe et traduite dans leur langue ou de produire un dessin, un texte personnel, cet album circulait tout au long de l’année, devenant un objet de curiosité renouvelée à mesure qu’il s’enrichissait de la variété de leurs productions.

Ces albums souvenirs qui au fil des années se sont multipliés étaient pour les nouveaux arrivants de magnifiques outils de mise en confiance, de vivants témoignages de ces moments où l’apprentissage est vécu comme un bonheur, de ces moments étonnants et parfois graves comme il en fut un matin de cet imprévisible « dialogue inter-religieux », ou plus simplement parce qu’on eut l’impression que du dragon et de la joie on ne savait plus ce qui avait permis de saisir la magie de l’Autre.

Derrière les voix, les dessins et les textes, autant de destins croisés, le temps d’une aventure singulière pour les nouveaux arrivants d’hier comme pour ceux d’aujourd’hui…

Mesure-t-on l’immense difficulté de la tâche d’adaptation qu’ils doivent accomplir dans la réalité d’un exil, parfois dans des conditions cruelles de survie ? Que d’obstacles et d’incompréhensions à surmonter ! 
Et cependant l’expérience humaine qu’ils sont amenés à vivre est unique.

Par le côtoiement des différences et la diversité des langues auxquels ils sont confrontés, de petits groupes de jeunes se trouvent ainsi engagés pour un temps dans une démarche encore non codifiée, un cheminement au cœur des culturesdans la connaissance de l’Autre et la connaissance de Soi. Deux dimensions complémentaires et si peu prises en compte dans les systèmes éducatifs traditionnels.

Connaître l’Autre dans l’expression de sa culture, y être sensible, pouvoir exprimer la sienne en recevant la même écoute, la même attention respectueuse, être libre de tracer les symboles de sa propre identité, découvrir ceux de l’Autre, les voir ainsi mis en relation et dialoguant à travers les pages d’un simple album de classe, c’est avoir l’opportunité de mesurer la relativité de toute culture et la réalité de la seule et unique identité qui vaille d’être cultivée, celle d’être humain.

Ces jeunes de toutes origines regroupés pour la fonctionnalité d’un apprentissage que l’on souhaite le plus rapide possible : comprendre, parler, écrire la langue du pays où ils veulent vivre, dessinent en fait comme en un microcosme la perspective du monde à venir, la perspective d’un monde dont nous ne faisons que percevoir les prémices et qu’à terme les errances de l’humanité condamnent à l’entente ou à la disparition.

Ces petits groupes humains composites sont probablement un terreau pour le devenir de l’humanité. Un terreau encore éphémère tant il est vite dispersé…

Porte

Mais indépendamment de la complexité des causes et des motivations qui l’ont produit il constitue peut-être un espoir dans notre monde fourvoyé. Car ce qui rapproche, ce qui donne à comprendre, ce qui fait aimer s’oppose à la dynamique destructrice, à l’effondrement des valeurs, au délabrement des systèmes et des institutions en un monde qui chaque jour semble repousser le paroxysme d’une interminable crise dont nul ne peut plus aujourd’hui nier les ravages.

Or c’est bien connu et c’est un fait immémorial, ce qui peut arriver de neuf dans l’humanité ne peut venir que des nouvelles générations. Mais quel espace leur laisserons-nous ? Pourront-elles encore y percevoir une lueur d’espoir ?
Ainsi notre responsabilité est immense…

Cette question est souvent posée : « Quel monde voulons-nous pour nos enfants ? »
En effet quel monde voulons-nous, que voulons-nous qu’ils vivent ?

Sommes-nous sûrs de faire les choix de la Vie et de véritablement vouloir l’universelle réconciliation qui doit s’imposer au genre humain si notre projet réel est vraiment celui auquel nous prétendons : le souci des « générations futures » ?…

Ils étaient Étrangers… Le sont-ils encore ?
Et pour qui ?

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Jusqu’où cette ignominie va-t-elle aller ? La question se pose en effet avec acuité, blocage des migrants à Vintimille  entre l’Italie et la France, projet de clôture que la Hongrie s’apprête à construire à sa frontière avec la Serbie…
Et demain ? Aurons nous, prétendus « citoyens européens », cette ignominie en partage ?

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* Ils étaient Étrangers, texte sous copyright publié initialement sur un support numérique en 2007, répertorié au dépôt légal de la BNF et par Électre sous le nom de l’auteur et de l’éditeur.


A propos :

Dans un monde de douleur et d’effroi

Théophraste ne prétend pas changer la société et encore moins le monde. Il conçoit et diffuse ce blog comme il le peut, d’abord et avant tout pour témoigner de ses inquiétudes et de son indignation mais aussi de sa confiance en la nature qu’il se garde cependant de déifier. Il espère ce faisant, dans un contexte de déshumanisation globale, préserver sa propre humanité et peut-être, sans trop savoir ni prétendre, celle de ses éventuels et fugaces lecteurs. Par ailleurs, les croyances, les incohérences, les appétits de réussite, de pouvoir, d’argent, de sexe, l’orgueil souvent démesuré, l’ordinaire mépris que nuance à peine l’indifférence, la méfiance souvent pathologique, les susceptibilités souvent maladives, le besoin souvent compulsif de dominer et d’être le plus fort, la jalousie souvent insidieuse, l’hypocrisie et la lâcheté souvent sans bornes, le perpétuel côtoiement de l’intelligence et de la bêtise chez ses « frères humains »* le laissent pantois. Il réfute tous les mots en isme, à commencer par le nihilisme, et ne s’estime pas plus philosophe qu’écrivain (en dépit de son nom de « plume » qui est aussi un prénom). Il est vrai qu’il écrit mais si peu…

S’il dérange ce n’est ni par plaisir, ni par goût de l’exagération, mais par un besoin vital d’ajustement au réel, à ce qui est et à ce qui devient dans ce monde de douleur et d’effroi. Enfin hormis la perception factuelle et quasi quotidienne de tout ce qui précède, il n’a au fond de lui même qu’une seule certitude, c’est qu’il ne sait rien.

* Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
François Villon (1431-1463)
La Ballade des pendus


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