Ah la jeunesse !

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La jeunesse, une réalité transitoire, un fantasme éternel…

 « La jeunesse plus forte que le temps, la jeunesse immarcescible. »
François Mauriac, cité par Le Robert à immarcescible : qui ne peut se flétrir.

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  Cette plantureuse jeune femme qu’étreint un cygne  n’est autre que Léda. Quant au mythique et immaculé volatile c’est Zeus (Jupiter chez les romains)  qui s’est ainsi métamorphosé pour s’accoupler à elle. Ah l’amour !
Musée Correr Venise

N’en déplaise à Mauriac, la jeunesse est marcescible, toute jeunesse se flétrit et parfois plus vite qu’il n’y paraît. Se reporter aux  nécrologies  des acteurs ou chanteurs célèbres lorsque au lendemain de leur décès les médias diffusent en cascade les images du jeune premier, de la star qu’ils furent puis du petit vieux malade et pathétique, peu avant que le cancer (ou autre maladie terrible) ne les terrasse.

Ainsi, quels que soient leurs efforts pour rester en forme, les êtres humains ne sont susceptibles d’être beaux que pour un temps. Par ailleurs si la jeunesse est belle, tous les jeunes ne sont pas beaux, ou bien encore peut on être « beau et con à la fois » comme le chantait abruptement Jacques Brel. Et ultimement qu’est ce que la beauté ? Cette question est trop vaste pour prétendre y répondre ici. Et tant d’autres s’y sont essayé.

Enfin si la jeunesse passe vite, la vieillesse ne tend-elle pas désormais à s’éterniser, avec à la clé « la dépendance », la Parkinson, l’Alzheimer et autres maladies dégénératives ? La vraie question ne serait-elle pas de se demander si malgré tous les savoirs accumulés, toutes les prouesses techno-scientifiques qui façonnent ce monde (et le plus souvent pour le pire) nous avons tout simplement commencé à apprendre à vivre et à mourir ?

Où que l’on aille de part le monde, tant de jeunes ne sont-ils pas vieux avant l’heure dans leur tête ? Comment expliquer par exemple qu’en « douce France » ils aient aux dernières élections, s’ils ne se sont pas abstenus, voté majoritairement pour un parti d’extrême droite ? Peur du lendemain, de leur inéluctable déclassement (s’ils ne sont pas issus du clan des « héritiers »), conformisme, racisme inavoué (ou avoué) ?

Ah qu’ils sont loin les idéaux libertaires du printemps 68 ! Les jeunes rebelles d’alors sont devenus des seniors bien tranquilles « qui profitent de leurs enfants plus longtemps » ! Quant à ces derniers hyper formatés, jonglant d’appli en appli sur leur smartphone ou leur tablette mais ne trouvant pas nécessairement à se loger du fait de la « crise », du chômage, des loyers prohibitifs, ils peuvent aussi dire merci aux seniors propriétaires de droit divin, dont certains ex-rebelles soixante-huitards et toujours avides de plus de fric ! Alors ils se rassurent comme ils peuvent derrière leurs écrans, leurs webcams, tchatent et se virtualisent à qui mieux mieux. C’est tellement plus rassurant de se vivre en zombie virtuel que d’affronter la vraie vie !

Or Théophraste, baby-boomer avéré, ne serait-ce que par l’état-civil , qui fut peut-être beau (s’en souvient-il ?) et qui, comme on dit, ne paraît pas son âge a cet immense et incorrigible défaut, il aime la jeunesse. Cependant, il le sait, à mesure que ses cheveux blanchiront davantage et que le vieillard s’affirmera enfin dans sa dimension céleste, cela ne manquera pas de choquer. Ainsi lorsque l’occasion s’en présente il n’hésite pas à engager la conversation avec un jeune. Ceux à qui il s’adresse en sont presque toujours ravis et souvent il s’amuse de ce qu’on lui demande encore quel métier il exerce alors qu’il est en retraite (ou plutôt en retrait) depuis plus d’une décennie.
(Cf sur ce blog  Présence et retrait ou encore Retrait n’est pas retraite.)

Il mesure aussi la réserve qui s’empare de son interlocuteur lorsqu’il avoue très spontanément son âge, ce qui au demeurant ne se fait pas et doit n’être de sa part qu’une forme de coquetterie ou de revanche sur le temps, sur les avanies et les malversations que l’existence (et ses « frères humains ») lui ont imposées ; la fraternité étant, paraît-il, une des valeurs cardinales du pays qui l’a vu naître et dans lequel il a la chance de vivre.

Peut-être aussi (et on pourra s’offusquer de cette remarque et de ce qui suivra) parce qu’il n’a jamais souhaité venir dans ce monde ahurissant. Peut-être encore parce que lui, le nullipare (c’est-à-dire n’ayant pas engendré) considère comme des imprudents, voire des inconscients notoires, tous ceux qui, mariage pour tous ou non, donnent libre cours à cet incoercible, sacro-saint et universel « désir d’enfant », un tabou absolu, dont le résultat atterrant ne laisse pas de le désenchanter.

Ce dogme incontestable auquel souscrivent toutes les religions puisque Dieu (cette superbe invention) et les États, garants de la « croissance », de la consommation et du pouvoir des dominants en sont les zélateurs, il ne peut s’empêcher de le mettre en parallèle avec le fait que dans ce triste monde un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes (Jean Ziegler in Destruction massive) et qu’à plus de sept milliards + + , il serait urgent que l’humanité tout entière questionne enfin ses pulsions génésiques et se décide à réunir une grande conférence internationale, non pas pour sauver le climat (qui est pratiquement fichu) mais l’humanité tout court par la dépopulation. Comme la prônait à la fin du 19 ème et au tout début du 20 ème siècle Octave Mirbeau, ce monumental et talentueux écrivain français, dont la lucidité dérange toujours :
Ah ! qui donc rendra à jamais stériles les flancs des pauvres gens, et qui donc leur arrachera du cœur l’amour qui tue.
Les Abandonnés, L’Écho de Paris, 28 juillet 1890
Dans un état social comme le nôtre, dans un état social qui entretient précieusement, scientifiquement, dans des bouillons de culture spéciaux, la misère et son dérivé, le crime, dans un état social qui, en dépit des enquêtes nouvelles des philosophies, ne s’appuie que sur les forces préhistoriques, le meurtre et le massacre, qu’est-ce que peut bien faire au peuple − la seule classe, d’ailleurs, qui fasse encore des enfants − cette question tant discutée de la dépopulation ? S’il était clairvoyant, logique avec sa misère et sa servitude, il devrait souhaiter, non son extinction, mais son redoublement.
Le Journal  18 novembre 1900
(Cf aussi sur ce blog Octave Mirbeau un résistant exemplaire.)

Mais la jeunesse n’en a cure et se vit souvent comme éternelle, cautionnant son formatage, toujours persuadée qu’elle va « se réaliser, s’épanouir », comme le lui promettent ses coachs que sont devenus les profs et autres co-psy pour qui la notion même d’esprit critique s’est ringardisée. Ainsi est-il naturel, normal et valorisé d’être ambitieux, d’avoir des ambitions. Ceux qui ne réussissent pas du premier coup, on leur offrira une « seconde chance » car il faut y croire, tout le monde, tous les enfants d’une génération peuvent réussir. RÉUSSIR : c’est le credo, le but ultime de toute existence. Et pour y parvenir il faut être dynamique, actif, compétitif, ne pas hésiter à marcher sur les autres. Celui ou celle qui échouera sera un « accatone » (un laissé pour compte), futur SDF et ce sera bien fait pour lui ou elle ! S’il tombe en dépression et qu’il est solvable, on le soignera, à coup de neuroleptiques, de thérapies diverses et variées.
Les coachs et les psys sont eux mêmes de grandes réussites ! Ils manipulent avec virtuosité ce magma d’envies, de jalousies, de frustrations qui découlent des espoirs déçus, des déboires, de l’effondrement des  Grandes Espérances   (Great Expectations disait Dickens), tout ce qui constitue cet improbable assemblage de désirs, de projections, de fantasmes, d’auto illusions, cette entité introuvable et toujours éphémère, toujours transitoire, le moi (le Moâ !).

A ces jeunes qui se pensent et se vivent éternels jusqu’à ce que leur corps commence à leur signifier qu’il y aura un terme on ne peut qu’opposer les vieux qui sont parfois la caricature d’eux mêmes, de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils persistent à être, aussi pathétique que cela soit. La médecine dite anti-âge fait florès. Il ne suffit plus de manger-bouger, d’avaler 5 fruits et légumes par jour, de faire 30 minutes de marche rapide quotidienne pour lutter contre le « tueur silencieux », l’hypertension artérielle, d’apprendre par exemple des poésies par cœur pour maintenir alerte sa mémoire et conjurer l’Alzheimer, comme faisait l’actrice Suzanne Flon (elle est morte !), il faut aussi avoir des amis, une sexualité épanouie (eh oui, même à 90 ans quand l’adénome de la prostate vous empêche tout simplement de pisser, si vous êtes un homme), des liens affectifs solides, car, comme on peut le lire sous la plume de gérontologues bienveillants dans les livres sur le « bien vieillir » on ne peut vivre sans amour. Mais que signifie alors cette bizarrerie hormis le business relationnel usuel que les vieux couples ont usé comme une vieille chaussette ? Que reste-t-il lorsque le téléphone ne sonne plus, lorsque les amis se comptent sur les doigts d’une main, parfois celle d’un manchot ?

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                                            Ca’ Rezzonico Venise

Les jeunes (et les moins jeunes) qui ont de vieux parents, parfois même de très vieux parents n’ont qu’une solution à leur proposer, la maison de retraite (et non pas hélas une maison du retrait, cf sur ce blog Retrait n’est pas retraite).
Et d’ailleurs qui s’intéresse vraiment aux vieux en dehors des agences de voyage, des complémentaires de santé, des établissements de cure thermale, des maisons de retraite, des pompes funèbres et accessoirement des gigolos (quel que soit le sexe et l’orientation sexuelle !) ? Madame Bovary (de Gustave Flaubert) est à ce titre une œuvre éternelle et elle n’était pas vieille la pauvre !

Et n’est-ce pas la jeunesse qui recèle en elle-même cette peur ravageuse de vieillir, comme le ver est dans le fruit ?

Trois anecdotes :

  • Une personne que Théophraste a bien connue a réduit sa communication à un mail occasionnel. Il n’est plus question de la voir, ni même de lui parler au téléphone, elle est d’ailleurs trop occupée, et à des choses sérieuses. Alors parfois, depuis son clavier, elle lui écrit quelques lignes qui commencent ou se terminent invariablement par la formule suivante : « J’espère que tu vas du mieux que possible ». Ce qui implicitement signifie :
    « Comme tu es vieux (cette personne ayant deux décennies en moins doit s’estimer encore jeune !) tu ne peux pas aller vraiment bien et rassure toi, on le comprend et on compatit. »
    Théophraste est toujours touché par cette marque d’empathie…

  • Cette « retraite » tant espérée, tant attendue et inconsciemment tant redoutée signifie communément l’avènement de la vieillesse. Alors que Théophraste vient, comme on dit, de prendre sa retraite, un de ses ex-collègues, au demeurant fort sympathique, s’exclame : «  Maintenant tu es vieux ! », sur le ton de la plaisanterie bien entendu. Depuis, plus d’une décennie a passé et lui-même a rejoint cette cohorte des inactifs pensionnés. Désormais, le matin, dans le miroir de sa salle de bain, en se rasant, s’exclame-t-il, en guise d’auto dérision et pour se rasséréner : «Je suis vieux ! » ?

  • Au cœur d’une conversation traitant de littérature, est évoqué un photographe italien ayant réalisé des portraits de grands écrivains français du nouveau roman, Robbe-GrilletNathalie Sarraute. A ce nom Théophraste réagit en rapportant un propos que cet(te) écrivain(e) remarquable ayant vécu 99 ans avait tenu au cours d’une interview à la radio : « On vous montre la photo d’une vieille guenon et on vous dit, ça c’est vous ! ».  A ce moment le visage d’une femme pas plus âgée que Théophraste et qui participait à cette conversation, traduit une expression de peur et d’irrépressible douleur.

Si, selon cette formule devenue célèbre du presque légendaire général De Gaulle « La vieillesse est un naufrage », la vie n’est-elle pas, selon les mots du philosophe indien Jiddu Krishnamurti (1895-1986) – rien à voir avec la secte Krishna – « un lent processus de déchéance – a slow process of decay » ?

La jeunesse, toute jeunesse n’y échappe pas mais Théophraste ne peut s’empêcher de l’aimer. Et pour le dire dans l’une des plus belles langues qui soient :

Com’è bella la gioventù !

Belle et fugace cependant, une fugacité que Raymond Queneau exprimait à sa manière :

Ma jeunesse est finie.
Ma jeunesse est partie.
Je reste sur le cul
Et j’ai quarante ans d’âge.
L’instant fatal

Et après c’est 50, 60, 70, 80, 90, on continue ? !…

Enfin si, comme l’a proclamé Oscar Wilde (1854-1900) « La jeunesse est un art » (hélas aujourd’hui galvaudé), la vieillesse ne devrait-elle pas, quant à elle, relever du
grand art ?

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Tête de jeune homme dite de Bénévent (vers 50 avant J.C.)

Provenant en fait des fouilles d’Herculanum (art romain) ou encore tête d’athlète vainqueur (de qui ? de quoi?), couronnée d’olivier sauvage. Il s’agit ici de la reproduction d’une œuvre du Louvre que Théophraste honore doublement en la surmontant de cette humble violette du Cap, en référence également à Alcibiade, ce jeune athénien ambitieux, réputé fort beau et fort couru (des deux sexes) pour sa beauté. Arrivant ivre à un banquet (Le Banquet de Platondont le sujet en débat est l’amour), soutenu par une joueuse de flûte, il s’assoit au côté de Socrate, sans d’abord le remarquer. Ses cheveux magnifiques sont parsemés de violettes. (in Jacqueline de RomillyALCIBIADE).

Un hommage à l’irrésistible beauté de l’éternelle jeunesse !
Dans la statuaire…
Il n’existe pas de sculpture de la tête de ce garçon à l’âge de 40 ans.

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Museo del Castello Udine (Frioul)

ICI
on peut visionner l’adaptation cinématographique de ce grand texte par Marco Ferreri en 1989
(1 h 15). L’image n’est pas terrible mais ça vaut la peine pour  peu qu’on s’intéresse à la philosophie, à Platon et à
l’Amour !

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A propos :
Dans un monde de douleur et d’effroi

Théophraste ne prétend pas changer la société et encore moins le monde. Il conçoit et diffuse ce blog comme il le peut, d’abord et avant tout pour témoigner de ses inquiétudes et de son indignation mais aussi de sa confiance en la nature qu’il se garde cependant de déifier. Il espère ce faisant, dans un contexte de déshumanisation globale, préserver sa propre humanité et peut-être, sans trop savoir ni prétendre, celle de ses éventuels et fugaces lecteurs. Par ailleurs, les croyances, les incohérences, les appétits de réussite, de pouvoir, d’argent, de sexe, l’orgueil souvent démesuré, l’ordinaire mépris que nuance à peine l’indifférence, la méfiance souvent pathologique, les susceptibilités souvent maladives, le besoin souvent compulsif de dominer et d’être le plus fort, la jalousie souvent insidieuse, l’hypocrisie et la lâcheté souvent sans bornes, le perpétuel côtoiement de l’intelligence et de la bêtise chez ses « frères humains »* le laissent pantois. Il réfute tous les mots en isme, à commencer par le nihilisme, et ne s’estime pas plus philosophe qu’écrivain (en dépit de son nom de « plume » qui est aussi un prénom). Il est vrai qu’il écrit mais si peu…

S’il dérange ce n’est ni par plaisir, ni par goût de l’exagération, mais par un besoin vital d’ajustement au réel, à ce qui est et à ce qui devient dans ce monde de douleur et d’effroi. Enfin hormis la perception factuelle et quasi quotidienne de tout ce qui précède, il n’a au fond de lui même qu’une seule certitude, c’est qu’il ne sait rien.

* Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
François Villon (1431-1463)
La Ballade des pendus



Pourquoi Thébaïde News : lire 
Présence et retrait

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