Migrants : angélisme ou ignominie ?

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« Tout se passe comme si l’hospitalité était impossible. »
Jacques Derrida
« Si l’Europe échoue, le lien avec les droits civils sera rompu. »
Angela Merkel

« En faisant la guerre aux migrants l’Europe n’est pas en cohérence avec ses principes et ses idéaux relatifs aux droits de l’homme. »
Catherine Wihtol de Wenden Journal de 13h France Inter 2/9/2015
C’est le moins qu’on puisse dire.

Même si le sujet est passé au second plan dans l’actualité il n’en est pas moins récurrent. Et d’ailleurs ces derniers temps il resurgit avec son cortège tragique de brèves désastreuses. Comment s’accommoder en effet de ces annonces lancinantes et quasi quotidiennes du naufrage ou de la mort de dizaines d’adultes et d’enfants au large de la Grèce ou de la Turquie ?

Les médias parlent maintenant d’un « enlisement de la crise des migrants » : « La plus grande crise des réfugiés depuis la seconde guerre mondiale. » Tout est « crise » !

L’angélisme c’est celui qu’on attribue à celles et ceux qui se portent au secours des migrants, associations, individus, humanitaires… à celles et ceux dont la plus élémentaire humanité refuse cet enlisement dans l’indifférence, une indifférence majoritaire dans toute l’Europe. Celles et ceux qui s’indignent de l’hostilité croissante dont les migrants sont l’objet et qui se traduit par d’insupportables violences (dernièrement des ratonnades à Loon-plage près de Dunkerque, lire ici), à commencer par l’abandon, le dénuement, l’incroyable misère, les conditions infra humaines de survie dans lesquels ils sont tenus. Fermeture des frontières, discours et agressions xénophobes, édification de clôtures, en France relégation dans ces territoires de la honte que sont Grande Synthe (voir ici : La boue au ventre : un webdoc de France 24 qui décrit les terribles conditions du camp de Grande Synthe ), la « jungle de Calais » (que l’actuel ministre de l’intérieur français avait rebaptisée « la lande » il y a quelques mois, c’était plus soft mais ça n’a pas pris, et qu’il s’apprête à « vider » prochainement, renvoyant des milliers de malheureux à l’errance). Angélisme encore depuis qu’un groupe d’individus « de type nord-africain » se sont livrés à des attouchements et des agressions sexuelles sur des jeunes femmes à Cologne, la nuit de la Saint Sylvestre et dont il faudrait reporter la responsabilité sur l’ensemble des migrants qui sont, rappelons le, des milliers, des centaines de milliers… Une intéressante mise au point à ce sujet est d’ailleurs à lire ici.

Par ailleurs des faits et des annonces médiatiques proprement hallucinants :

  • la Suède s’apprêterait à expulser 60 à 80000 migrants (ça va en faire des charters !)

  • le Danemark se propose de saisir les objets de valeur des migrants (ce qui n’est pas sans rappeler, comme il a été évoqué, la spoliation des juifs par les nazis)

  • en Belgique les affaires de ceux qui veulent passer en Angleterre sont régulièrement confisquées et ils sont marqués d’un numéro par la police, comme en témoigne une jeune femme qui vient à leur aide et pour qui cela rappelle des pratiques de la 2e guerre mondiale (Journal, France Culture 17/2/2016, 7h30).

  • et enfin cette déclaration italo-grecque rapportée par un média : « Que l’Europe ne compte pas sur nous pour couler des embarcations avec des femmes et des enfants à bord ! »

    62000 arrivées en janvier 2016, dont 360 morts, malgré les conditions hivernales, source OIM (Office International pour les Migrations)

    Alors que les pourparlers de paix sur la Syrie à peine engagés à Genève sont morts nés, « Un afflux massif se prépare pour le printemps. » Jean-Christophe RUFIN, France Culture, les Matins (12/2/2016). Écouter par ailleurs ici (15’34) la très intéressante analyse d’Agnès Levallois, spécialiste du Moyen-Orient in Les Matins de France Culture/ Alep, un tournant ? (9/2/2016)

    Le désastre c’est comme le développement, c’est progressif et c’est durable. A la différence que ce n’est pas une imposture.

    La grande crise de sensiblerie internationale consécutive à la publication d’une photo, celle du petit Aylan Kurdi, la tête dans le sable sur une plage turque, le 2 septembre 2015 est bel et bien passée. Il en meurt encore des dizaines dans des conditions similaires mais pas de photos, pas d’émotion, pas de tweet et retweet pleurnichards, on est passé à autre chose.

    Les centaines de millions d’activistes de la société de destruction par la consommation que nous sommes majoritairement s’en fichent désormais. Quelques stats de l’horreur, une déclaration contrite et annonciatrice d’une nième « catastrophe humanitaire » par un responsable Onusien et on zappe.

    A cet égard lire la réaction du père d’Aylan à la publication d’un dessin qu’il vaut mieux ne pas qualifier de la part d’un certain journal :
    Aylan Kurdi: Le dessin de «Charlie Hebdo» a fait pleurer le père du petit Syrien noyé

    On ne nous livre plus les témoignages de ce qui devient scandaleusement banal comme les réactions de ces sauveteurs grecs qui se disaient psychologiquement affectés d’avoir à recueillir dans leurs bras des cadavres d’enfants, l’un d’eux déclarant qu’il ne peut plus se baigner dans la mer Égée qu’il considère désormais comme un cimetière. Ceux là sont encore des êtres humains mais ils sont dévastés.
    A Paris les réfugiés afghans sont rejetés de partout, gazés par la police :« Nous sommes écœurés par la répression policière et l’abandon de la mairie et du gouvernement. » Lire ici

    Un réfugié syrien interviewé dans un train bondé entre la Macédoine et la Serbie : « En Syrie j’ai vendu ma maison et ma voiture pour sauver ma vie mais je vois qu’en Europe les droits de l’homme ne sont que des mots. » Journal France Culture 1/9/2015

    Le drapeau européen aurait-il du plomb dans les étoiles ?

    Un journaliste de BFM TV s’interroge : « Pourrions nous devenir insensibles à ces drames à répétition ? » Mais c’est déjà le cas. Une fois encore force est de constater qu’hormis une frange infime des populations européennes qui va au devant des migrants pour les soutenir, les protéger, les nourrir, l’immense majorité s’en désintéresse ou au mieux s’en inquiète frileusement quand elle ne manifeste pas une franche hostilité, de l’agressivité, de la violence. Et que dire de ces réactions de fermeture, cette frénésie de clôtures et cette situation absurde ? Ne pouvoir demander l’asile en terre européenne que lorsqu’on y a déjà posé le pied et avoir donc déjà franchi tous ces obstacles mortifères, avoir survécu aux marches épuisantes, aux contrôles, aux passeurs, aux traversées mortelles. Où est la logique, où est l’humanité ?

    Et au terme du périple se retrouver comme en France, à Paris, sur un trottoir, un quai, les abords d’une voie rapide, dormir, survivre à même le béton sous une vague couverture avec les rats et les souris. Et il y a parmi ces malheureux des mineurs isolés, des femmes et des enfants que la loi française protège mais qu’en est-il de son application ? La France si grande et si généreuse dans la proclamation de ses principes et de ses « valeurs », si pusillanime et si mesquine dans leur application et leur mise en œuvre ! Se réclamer d’un affichage vertueux que les faits contredisent crûment n’est-il pas proprement indécent ? Tout individu sensible, humain et responsable, quelle que soient sa nationalité et sa condition ne peut qu’en être atterré, indigné et révolté.

    Encore un avatar (linguistique ! ) de l’ignominie. Les vocables de la déshumanisation (une culture émergente  !) : Centres de tri (un terme normalement utilisé pour les objets comme le courrier, exemple : le tri postal), hotspot (comme pour les bornes Wifi), jungle (pour une humanité animalisée, ensauvagée, on est dans l’innommable), hébergement dans des containers (Calais) : des humains mis à l’abri comme de la marchandise.

    Nous paierons cher ce déni d’humanité. Et si un jour, au train où vont les choses, nos vies d’humanistes (!) européens ne valaient pas plus que celles d’un syrien ou d’un subsaharien, où irions-nous chercher la démocratie et les droits de l’homme ? Au « nouveau monde », en traversant l’Atlantique sur des canots pneumatiques ? !

    Un haut représentant du HCR (ONU, Haut Commissariat pour les Réfugiés) pour l’Europe met en garde. Pour l’Europe il s’agit de gérer environ 900000 réfugiés, ce qui est selon lui tout à fait faisable et sans comparaison avec la situation de la Jordanie, du Liban et de la Turquie qui en accueillent des millions, ajoutant que « si le Liban implose alors ils déferleront sur l’Europe. »
    (Médias en continu : Itélé, BFM TV, 28 et 29/8/2015).

    Au lieu de cela Bruxelles veut criminaliser ceux qui aident les réfugiés, projetant de faire de l’ignominie une politique ! « L’organisation Statewatch a eu communication de rapports confidentiels des autorités européennes, qui montrent que l’UE envisage de poursuivre en justice toute personne qui aiderait les migrants, au même titre que les trafiquants. » Voir ICI (info Arte + vidéo de 3′)

    Dans une récente soirée Théma sur Arte un intervenant déclarait : « Il faudra que nous nous interrogions sur la notion de migrant économique ». Bonne démarche car il n’y a pas que les Syriens, les Afghans, les Irakiens…
    Lors de la même soirée une intervenante déclarait qu’actuellement il s’agit globalement d’un million de réfugiés et que si ce nombre vient à doubler en 2016, ce sera comme elle l’a dit Mad Max,  « l’histoire d’une société post-apocalyptique où tous les repères s’effondrent. » (Wikipedia).

    Concernant les mineurs, au 31/1/2016, une statistique glaçante émanant d’Europol : 10000 enfants réfugiés (chiffres sans doute minorés) ont disparu depuis 2 ans. Nombre d’entre eux sont probablement exploités dans des réseaux criminels : réseaux mafieux, exploitation sexuelle, trafic d’organes (imagine-t-on un instant pareille horreur ?!)… Quelques vidéos et (ou) commentaires dans les médias et on passe vite à autre chose. Une de ces vidéos (1’26) ici

    bh14

    A comparer à l’émoi qui s’empare de tous les médias et du grand public quand un seul enfant de « chez nous » disparaît sur le « territoire national » avec messages angoissants et récurrents et force sirènes, « alertes enlèvement ». Cette compassion sélective n’est elle pas hideuse ?

    dr56

    Ainsi, cette ignominie sans fin nous l’avons en partage, que nous le voulions ou non et toute honte bue.

    C’est notre propre humanité qui en est atteinte et qui risque de ne pas en sortir indemne.

    Alors que 60000 personnes fuient Alep en ce moment et font route vers la Turquie, le conflit se complexifie entre Arabie saoudite, États-Unis, Europe, Iran, Russie, Turquie… L’Europe ne cesse de se diviser et le désastre humanitaire n’est pas près de se résoudre. Face à cette montée de ce qu’il faut bien qualifier d’ignominie et sans être dans l’angélisme comme le prétend le cynisme ambiant, ne faut-il pas proposer un nouvel humanisme qui sera bien sûr considéré comme une utopie. Mais à ce propos comme l’avait formulé en son temps, de manière prophétique et s’agissant de l’environnement, l’écologiste sincère que fut René Dumont (1974), ce sera aussi « L’utopie ou la mort ».

    dr80

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    A propos :
    Dans un monde de douleur et d’effroi

    Théophraste ne prétend pas changer la société et encore moins le monde. Il conçoit et diffuse ce blog comme il le peut, d’abord et avant tout pour témoigner de ses inquiétudes et de son indignation mais aussi de sa confiance en la nature qu’il se garde cependant de déifier. Il espère ce faisant, dans un contexte de déshumanisation globale, préserver sa propre humanité et peut-être, sans trop savoir ni prétendre, celle de ses éventuels et fugaces lecteurs. Par ailleurs, les croyances, les incohérences, les appétits de réussite, de pouvoir, d’argent, de sexe, l’orgueil souvent démesuré, l’ordinaire mépris que nuance à peine l’indifférence, la méfiance souvent pathologique, les susceptibilités souvent maladives, le besoin souvent compulsif de dominer et d’être le plus fort, la jalousie souvent insidieuse, l’hypocrisie et la lâcheté souvent sans bornes, le perpétuel côtoiement de l’intelligence et de la bêtise chez ses « frères humains »* le laissent pantois. Il réfute tous les mots en isme, à commencer par le nihilisme, et ne s’estime pas plus philosophe qu’écrivain (en dépit de son nom de « plume » qui est aussi un prénom). Il est vrai qu’il écrit mais si peu…

    S’il dérange ce n’est ni par plaisir, ni par goût de l’exagération, mais par un besoin vital d’ajustement au réel, à ce qui est et à ce qui devient dans ce monde de douleur et d’effroi. Enfin hormis la perception factuelle et quasi quotidienne de tout ce qui précède, il n’a au fond de lui même qu’une seule certitude, c’est qu’il ne sait rien.

    * Frères humains, qui après nous vivez,
    N’ayez les coeurs contre nous endurcis,
    Car, si pitié de nous pauvres avez,
    Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
    François Villon (1431-1463)
    La Ballade des pendus



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