70 balais ! Banzaï !

Ah ! La jeunesse !

Eh oui Théophraste est devenu septuagénaire, le jour anniversaire de la nativité de la Vierge Marie. Sous ce merveilleux augure et bien qu’ayant été élevé dans la religion catholique, apostolique et romaine, il n’a jamais été un enfant de Marie et dès qu’il a pu exercer son libre arbitre il a très vite rejeté toutes ces fariboles dévastatrices et toutes ces formes d’escroqueries morales dénommées religions, croyances et tutti quanti…

N’ayant jamais souhaité ni demandé à venir dans ce monde de douleur et d’effroi mais aussi d’horreur, de domination, de pouvoirs en tous genres et d’égoïsmes forcenés, il s’est bien gardé d’accomplir le rôle d’inséminateur auquel la nature l’avait physiologiquement destiné. Sa semence, il il l’a dispersée tous azimuts comme le fameux pissenlit du vieux dictionnaire Larousse : « Je sème à tout vent. » et comme tous ceux qui constellent aujourd’hui la prairie de sa thébaïde.

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Fils de pauvres sans héritage matériel, ayant eu la chance, si on peut dire (!), de naître au lendemain de l’épouvantable seconde guerre mondiale, il a pu bénéficier d’un « ascenseur social » Quelle expression drolatique ! Il s’agissait alors d’une école dite « normale d’instituteurs » qui formatait les « hussards noirs de la république » chers à Jules Ferry . Aujourd’hui  l’« ascenseur social » n’est plus drolatique du tout et ne dessert plus que les sous-sols d’une société aussi hypocrite qu’impitoyable.

Modérément ambitieux et surtout prudent, Théophraste a pu constater assez vite à ses dépens combien le déterminisme social était imparable, faute de pouvoir refouler sa sensibilité et d’être assez cynique pour cultiver en lui un arrivisme à tout crin et un puissant désir de parvenir. Ce que d’aucuns (« les meilleurs d’entre nous ») considèrent comme une faiblesse.
Il s’est donc contenté d’exercer un petit job de fonctionnaire communément appelé prof. 
C’est ainsi qu’en septembre 1967, ayant à peine franchi le cap de sa majorité civique en république française (21 ans à l’époque), il se retrouva à la tête de plusieurs cohortes de 30 à 40 enfants et adolescents d’ouvriers mineurs, dans une de ces casernes éducationnelles dénommées collèges, au cœur de ce qui était encore le pays minier, le pays des « gueules noires » chères à Zola.

Intronisé « maître de CEG,  Collège d’Enseignement Général » (mais pas de son destin!), son « statut » évolua bien plus tard lorsqu’il changea de « corps » (administratif s’entend !) et devint « certifié » (NF : norme française !). A l’époque il était fondé à enseigner 24 heures hebdo à ces gosses de pauvres et de dominés, comme il l’avait été lui-même. Ses compétences devaient être larges, incluant le français (son orthographe, sa grammaire, des rudiments de littérature), l’histoire, la géographie et accessoirement le dessin ou la musique (car il n’aimait pas le sport !).

Très vite il se sentit mal dans cette misérable fonction au point qu’en mai 1968, lorsqu’éclata la dernière révolution française il était en congé de maladie et se retrouva du jour au lendemain en grève générale. Eh oui, il eut par la suite le privilège d’assister à la déconfiture politique de l’illustrissime général De Gaulle  qui en mourut un peu plus tard…

Ayant fui trois années au Maroc et peu convaincu du charme de cette vie de néo-colon culturel prétendument « coopérant » au pays de prédilection du maréchal Lyautey  il parvint à se faire nommer à Paris dans les casernes éducationnelles dénommées collèges ou lycées et encore pérennes à ce jour .

Ayant définitivement renoncé à diriger une « alliance française » en Amérique latine, une échappatoire lucrative, exotique et frelatée que lui offrait le système au regard de ses compétences acquises en FLE (Français Langue Étrangère), il se résolut à enseigner ce qu’il aimait, la langue française durant 22 ans, principalement à des enfants et adolescents étrangers, dits alors « primo-arrivants non-francophones », dans des classes dites « d’accueil ».

Ces « étrangers » étaient forcément marginalisés comme il pouvait l’être lui-même, mais par leur sérieux, leur désir d’apprendre et leur joie de vivre ils lui donnaient la pêche et l’énergie pour tenir bon dans cette médiocre institution aux résultats idoines ainsi que le relèvent ponctuellement les études spécialisées. Une institution qu’il est inutile de nommer tant le mot éducation mérite infiniment mieux qu’une telle qualification. Mais une institution qui parvient cependant à ses fins puisque ces jeunes se sont pratiquement tous conformés à l’ordre social inique existant, réalisant en ce sens une « intégration  réussie »

Ainsi, fort d’un revenu modeste mais régulier, menant une vie simple et économe, Théophraste a pu traverser la vie sans trop d’aléas et consacrer ses moments de loisir à la contemplation du monde tel que les hommes ne l’ont pas encore irrémédiablement détérioré au point que la nature ne se décide enfin à éliminer une espèce dont elle ne percevrait plus la pertinence. Ayant revendu sa première, unique et dernière bagnole il y a 42 ans, prenant très rarement l’avion, se déplaçant toujours par les transports en commun ou à pied, même à la campagne, ayant par conséquent « un bilan carbone » et « une empreinte écologique » (!) des plus « vertueux » (!), à l’échelon individuel, sa part de responsabilité dans le désastre en cours n’est autre que celle d’avoir à survivre. C’est peut-être encore trop mais pour le moment c’est sans solution.

Ainsi continue-t-il à contempler sereinement la beauté du monde qui toujours le surprend. Au jour le jour, de Paris à la thébaïde où la nature lui redonne chaque matin le goût de vivre et le renvoie sans cesse au pourquoi de son existence.

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En 1973 sur la route de l’Oukaïmeden, face au cimes enneigées du Haut Atlas qui font l’horizon hivernal de Marrakech où il a vécu 3 ans, Théophraste au côté de sa première, unique et dernière bagnole, une très modeste VW 1200 !

S’étant occupé des enfants des Autres, comme on dit, et même s’il sera toujours le premier à reconnaître que l’enfant, tout enfant est une merveille et une extraordinaire promesse, il se réjouit aujourd’hui de ne pas avoir pris part à la genèse d’un nouvel être humain, ontologiquement piégé par le désir, la pensée, le plaisir et la souffrance et de toute façon « condamné à mort » comme disait Albert Camus ; n’ayant toujours pas compris pourquoi et ce quelle que soit la durée de son passage sur cette planète en perdition. Une planète qui a généré pour dieu sait (toujours lui !) quel obscur dessein une humanité à la dérive…

Quoi qu’il en soit Théophraste ne souhaite qu’une chose à ses milliards de congénères, des plus odieux aux plus sublimes, qui en dépit de toutes leurs sciences ou leur ignorance , leurs technologies, leurs philosophies, leurs littératures, leurs religions, leurs spiritualités fantasques, leurs gourous, leurs maîtres à penser, leur(s) enseignant (s) du monde, leur morale, leur moralisme, leur immoralité, leurs identités problématiques et mouvantes, leurs nationalités historiquement plutôt incertaines, leurs civilisations, leurs cultures, leurs idéologies, leurs théologies, leurs athéismes ou leurs inénarrables besoins de transcendance (la liste est longue et ne peut être exhaustive*) ne seront jamais qu’une pléthore de milliards d’individus égarés dans un monde que les plus malins et les plus féroces d’entre eux ont cru pouvoir dominer en dominant et en surexploitant l’immense majorité des Autres, un monde que ces piteux malins mais férocement implacables ont la passion de détruire et l’illusion de pouvoir en consommer jusqu’à l’ultime parcelle de vie.

A tous sans exception aucune : Longue vie !
Et comme le clamait Siné  (1928 -2016 ) : Banzaï !

* prolongeons cette liste ici :

leur psychanalyse (à pratiquer sur plusieurs décennies), leur introspection (maladive ou raisonnée), leurs conformismes, leur positivisme, leur nihilisme, leurs méditations transcendantales ou au ras du mental, les incroyables modalités de leur égoïsme, leur ingéniosité, leur génie en musique et dans tous les arts, leur bienveillance et leur générosité, leur cruauté et leur abjection, leur irrépressible appétit de domination, leur franchise et leur courage (si rares), leur hypocrisie et leur lâcheté (si communes), leur orgueil souvent sans fard et leur modestie souvent feinte (des clichés si parlants), leur « connaissance de soi » et leur indifférence à l’Autre, leurs amitiés et leur inimitiés, leur amour (indéfinissable, un oligo sentiment souvent fugace quand il est vrai) et leur haine (incommensurable et terriblement vivace), leurs ambitions (souvent démesurées) et leur mesquinerie (souvent sans mesure), leurs prétentions, leurs autosatisfactions époustouflantes, leur apologie de la frénésie compétitive (dans le sport et dans tous les domaines), leurs admirations éperdues, leurs secrètes jalousies, leurs mépris indicibles, leur érudition, leur intellectualisme et leur bêtise, leur(s) prétendue(e) sobriété(s), leur(s) velléité(s) de dépouillement et de don de soi pouvant aller jusqu’au « martyre » selon les fantasmagories religieuses engrenées au fil des siècles dans les cerveaux, leur culture globale de l’avidité (capitalisme quand tu nous tiens!), de la possession (inaliénable « droit de propriété ») et de la consommation effrénée, leur conscience (récente) d’une urgence climatique et environnementale sous le mot valise écologie et leur incapacité globale à revoir fondamentalement et radicalement leur(s) mode(s) de vie ancrés pour les nations qui se pensent « civilisées » (voire supérieures sans plus trop oser le dire) dans la prédation séculaire des ressources naturelles d’une biosphère en passe de devenir une thanatosphère et ce malgré les engagements tardifs et pseudo vertueux de grands sommets internationaux conjuguant esbroufe et irresponsabilité travestie en sérieux gouvernemental mais relativement consensuelles, leur passion souvent immodérée pour la fiction FRIC , leurs fantasmes de réussite, leur projet d’égalité perpétuellement laminé par les dominants, leurs idéaux si confortables dès lors qu’ils sont formulés pour n’être jamais atteints et remplissent ainsi à merveille leur rôle de couverture morale aux turpitudes ordinaires du moi, leur atavisme de domination et de soumission, leurs solidarités à géométrie variable (nous et « eux »), leur charité bien ordonnée, leur pitié obscène, leur compassion pusillanime, leur insensibilité commune, leur sensiblerie quasi universelle, leurs cafouillages et leurs magouilles socio-politico économiques infinis, leurs guerres toujours recommencées, leur mythologique passion de la paix (une colombe assassinée depuis belle lurette, un fil de fer barbelé en guise de rameau d’olivier), leurs racismes, leurs antiracismes, leurs apologies de la « diversité » (un terme initié par les « blancs ») et leurs pratiques aussi subtiles que grossières de l’exclusion et de la relégation, leur goût du sang, leur passion du meurtre, l’inépuisable panoplie de leurs crimes, leurs barbaries, leurs massacres, leurs génocides à répétition et la déploration unanime qu’ils en font sur l’air du plus jamais ça, leur justice plus qu’aléatoire, leurs innombrables peurs (de la mort bien sûr mais tout autant et parfois panique, de la solitude), leurs dépressions, leurs angoisses, leurs délires et généralement leur surconsommation de psychotropes voire de drogues, leur besoin de recevoir ce qu’ils sont eux-mêmes incapables de donner… etc !

Décidément cette liste est interminable et ne sera véritablement jamais exhaustive !

« J’ai le regard dur et le cœur tendre. » disait Stefan Zweig. En général c’est l’inverse qui prévaut et on appelle ça l’humanisme.

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Bocca della Verità : en repro miniaturisée dans la cuisine de Théophraste. L’original est à Rome. Selon une des interprétations légendaires, le menteur qui y glisse la main se fait mordre.

PS : Théophraste s’obstine par ailleurs à ne toujours pas « faire son âge » au point que certains vieux du pays de vieux où il a domicilié sa thébaïde s’enhardissent parfois à lui demander, avec cette pointe de curiosité propre à pratiquement tous les vieux, s’il est toujours « en activité ». Il se garde bien de leur répondre qu’il est « inactif » depuis plus de douze ans, ayant alors l’impression de boire sinon du petit lait, en tout cas de l’eau de Jouvence (de l’abbé Soury !).
Rappelons que pour Aristote le sommet de la vie est à 35 ans pour le corps et à 49 ans pour l’esprit. Quoi qu’il en soit, Théophraste déjà bien déclinant selon ces critères ne succombera jamais aux fantasmes d’apogée, de réussite, de puissance et à leurs corollaires : échecs, impuissance, déclin, tant pour autrui que pour lui-même.

Et s’il contribue peut-être au « brouillage des âges » comme disent aujourd’hui certains sociologues, il reste plutôt adepte de « lutte des classes » que de « lutte des âges » et rêve encore (car on peut toujours rêver n’est-ce pas ?) d’un monde enfin humain, fraternel, sensible et solidaire (si ces mots font encore sens) où enfants, jeunes et vieux pourraient naître, vivre, grandir, aimer, vieillir et mourir en liberté.

Un monde exempt de toutes formes de domination qui n’adviendra probablement jamais aussi longtemps que se perpétuera, parce qu’on la cultivera sciemment, l’actuelle « nature humaine » .

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        x 70 :

L’impitoyable décompte des balais commence avec le cri primal et le sectionnement du cordon ombilical et s’achève par un cri (cette fois terminal), un râle, un soupir ou rien du tout. Et ça peut arriver à tout âge…

Prochain bulletin Banzaï dans 10 ans si les boulimiques de FRICles frénétiques du « big data », les imposteurs du « développement durable »et de la « croissance verte », les terroristes, les états et les politiciens qui vont avec, n’ont pas d’ici là bousillé le monde  et si la nature, « dieu » (!), les artères et le reste le permettent…

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« Passif comme un oiseau qui voit tout en volant et emporte au cœur dans son vol en plein ciel la conscience qui ne pardonne pas. »

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« Passivo come un uccello che vede tutto, volando, e si porta in cuore nel volo in cielo la coscienza che non perdona. »
Pier Paolo Pasolini 
Poésie en forme de rose, traduit par René de Ceccatty, Rivages poche, 2015, p. 80

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