Abondance frugale ou extinction?

Non ce n’est pas un slogan pour les « fêtes » et les bobos écolos vertueux.

Oui c’est un oxymore, vous savez une formule contradictoire, une « figure de style » telle qu’on l’enseigne en classe de 1ère (en principe…). Exemple type : « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles » (Corneille, Le Cid)

Alors « abondance frugale », c’est à priori inconcevable. Théophraste n’est pas l’auteur de cet oxymore, il l’a puisé dans un de ces petits livres qu’il lit dans les trains qui le conduisent de Paris à la thébaïde et vice versa, des livres sérieux écrits par des chercheurs qui ne le sont pas moins et qui tentent de proposer des solutions constructives pour sortir nos sociétés de l’impasse mortifère et catastrophique dans laquelle elles sont engagées, car Théophraste veut croire encore que tout n’est pas compromis tant que l’inéluctable n’est pas advenu.

Et il continue de chercher comment on pourrait améliorer ce monde.

Ambition naïve de septuagénaire, propre à susciter un haussement d’épaules, voire un petit rire entendu… Rappelons toutefois qu’il n’a ni enfants, ni petits enfants (ceux pour qui on pense à l’avenir, en principe…) et qu’il pourrait fort bien adopter la philosophie commune qui se résume assez bien par la formule « Après moi le déluge ». Même si ce n’est pas exprimé ainsi, en général ça revient à ça.

Dès la fin des années 60 il a commencé à se préoccuper de l’avenir de la planète. Toujours un peu naïf, n’est-ce pas ? Dans les années 70 il s’est mis à lire René Dumont (1904-2001) qui fut candidat à l’élection présidentielle française de 1974 et dont il feuillette parfois encore  le programme d’alors « L’utopie ou la mort ». Et depuis à mesure que s’éloigne l’utopie, la mort se rapproche… Pour en savoir un tout petit peu plus sur René Dumont, on peut relire sur ce blog : Le désastre, un projet de l’inconscient collectif.

Puis Théophraste s’est intéressé à Ivan Illich (1926-2002), un superbe penseur du XXe siècle, écologiste avant l’heure, dont l’œuvre eut un grand retentissement à travers le monde entier. Des livres comme : Une société sans école, Énergie et équité, Le chômage créateurLa convivialité, Némésis médicale sont toujours très pertinents et peut-être plus que jamais, mais on ne les lit plus, on n’en parle quasiment plus, sauf un petit nombre d’intellectuels parmi lesquels Serge Latouche, professeur émérite d’économie à l’Université d’Orsay qui lui en a publié d’autres, des petits livres simples, faciles à lire, très documentés, édités par Mille et une nuits et qui ne coûtent que quelques euros. Un homme simple et affable qui se déplace dans Paris à vélo même s’il n’est plus tout jeune comme Théophraste.

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Ivan Illich en 1974

« Vers une société d’abondance frugale  Contresens et controverses sur la décroissance », est le  troisième de ces petits ouvrages* que Théophraste a choisi de lire. L’objet de cet article n’est ni d’en faire un compte-rendu, encore moins une critique, peut-être d’inciter tout simplement à le lire, de même que « Survivre au développement » dans lequel Serge Latouche qui se dit « objecteur de croissance », montre que le « développement durable » est une imposture ou encore « L’âge des limites », dont voici deux phrases clés :
« L’exploitation totale de notre biosphère ne peut plus être que l’annonce de la fin du monde. Si nous voulons éviter la catastrophe, il convient de rompre avec le projet de développement illimité que porte l’Occident et d’entrer dans une nouvelle ère : l’âge des limites. » (4 ème de couverture).

On fera encore simplement deux ou trois citations et observations.

« Si l’on en croit certains, la fin de l’humanité devrait même arriver plus tôt que prévu, vers 2060, par stérilité généralisée du sperme masculin sous l’effet des pesticides et autres polluants organiques persistants cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques. »
L’âge des limites, Mille et une nuits, p. 83

« La perspective d’un suicide collectif semble à beaucoup moins insupportable que la remise à plat de nos pratiques et qu’un changement de modèle. » Ibid, p. 84

Et de citer le beau film de Jean-Pierre Jaud : « Nos enfants nous accuseront ».
En auront-ils le temps ?

Le 25 mars 2016, France Inter puis France Culture le 7 décembre 2016 dans « les Matins », donnaient la parole à un autre auteur, un curieux personnage, universitaire, anthropologue, ayant travaillé aussi dans la finance en France et aux États-Unis, auteur de nombreux ouvrages au titre choc, Paul Jorion qui vient de publier un essai dans lequel est clairement envisagée la fin de l’humanité d’ici 2 ou 3 générations :
« Le dernier qui s’en va éteint la lumière.  Essai sur l’extinction de l’humanité.».
Citation :
« Nous avons lancé le processus de deuil de notre propre espèce »
Lire ICI, c’est véritablement intéressant.

« Il faut avant tout créer une masse critique de gens conscients. C’est ce que j’essaie de faire à travers mes livres, et ce que d’autres font également. Je crois qu’une réaction mondiale collective pourrait empêcher la catastrophe, mais en a-t-on vraiment envie ? »
Paul Jorion

Curieusement, en ce début d’hiver plutôt froid, sec et relativement ensoleillé jusqu’à ces derniers jours, les conditions climatiques anticycloniques ont déterminé une pollution atmosphérique dite aux « particules fines » dont la responsabilité principale est imputée au trafic automobile. Il y a bien longtemps que Théophraste pense que la voiture individuelle est un cauchemar, le trafic aérien exponentiel également, quant aux ventes d’armes qui explosent !… (cf l’état du monde). Et on ne lui fera pas croire que la voiture électrique (à l’électricité nucléaire !) est la solution. Cette pollution, nous dit-on, serait en France la cause de 48000 décès annuels, soit 10 fois plus que les accidents de la route, provoquant même à terme des maladies cardiovasculaires, AVC etc. Et on n’évoquera pas le sort de Pékin et autres mégapoles… L’air de Grenoble est tout à coup devenu tout simplement irrespirable…

« Pourquoi ne pas réclamer le progrès de la beauté des villes et des paysages, le progrès de la pureté des nappes phréatiques qui nous fournissent l’eau potable, de la transparence des rivières et de la santé des océans ? Pourquoi ne pas exiger une amélioration de l’air que nous respirons et de la saveur des aliments que nous mangeons ? »
Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale, Mille et une nuits, p. 70

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Serge Latouche en 2011

Une fois encore Théophraste tient à rappeler qu’il ne défend aucune cause particulière, n’adhère à ni ne cultive aucune croyance, aucun idéal (à propos de ce qu’il pense des idéaux, voir 70 balais banzaï !), ne nourrit aucun projet particulier.

Alors ce qu’il souhaite simplement exprimer et de façon très personnelle, c’est qu’il ne se résigne pas à l’option du « suicide collectif » et il fera ici l’aveu d’une perception qu’on pourra trouver bien irrationnelle, voire même simplement irréaliste, déraisonnable. Il pense, et ceci depuis fort longtemps, qu’un changement rapide, global, une inversion des pulsions de possession, de domination et de mort qui prévalent dans l’humanité actuelle, que nous avons tous en partage à des degrés divers bien entendu (il suffit pour s’en convaincre de faire un bref et lucide examen de conscience) et qui ont pour conséquence la précipitation du désastre, peuvent survenir dès lors que s’éveillent quelques consciences individuelles. Un éveil au sens propre qui détermine une action immédiate et juste et non pas un réveil brutal et submergé d’angoisse alors qu’il est trop tard.

Et pour conclure, deux citations encore, celles là même que Serge Latouche met en exergue de son livre Vers une société d’abondance frugale :

« Que peut-il manquer à l’homme placé hors du désir de toutes choses ? »
Sénèque , La Vie heureuse

« La suprême sagesse de ce temps consiste peut-être à penser en pessimiste, car la nature des choses est cruelle et triste, et à agir en optimiste, car l’intervention humaine est efficace pour le mieux-être moral et social et que nul effort de justice et de bonté, quoi qu’il puisse nous apparaître, n’est jamais perdu.»
Benoît Malon, La Morale sociale (1885)

Si vous avez lu jusqu’ici et avez encore 8’43 ne manquez pas cette vidéo.
 Serge Latouche est au côté de Siné et il vulgarise formidablement cette notion de décroissance, montrant comment nous devons, nous pouvons nous libérer de la croissance, de l’économie et du « développement durable », encore un oxymore mais pour nous couillonner comme il le dit. C’est ICI

« Une croissance infinie sur une planète finie c’est une folie , un enfant de 5 ans comprendrait ça ! »

* Et toujours du même auteur : Le pari de la décroissance, Mille et une nuits.

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Prémices hivernales à la thébaïde

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Le « bambou sacré » est à l’abri au pied du sapin, derrière le massif de cotonéasters.

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Le massif de rhododendrons est achevé. Les boutons floraux attendent le printemps.

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Pourquoi Thébaïde News : lire Présence et retrait
Lire aussi :
Qui est Théophraste
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Voir aussi La bibliothèque de Théophraste :
Éclectisme poético-philosophico-littéraire au fil des jours.

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