La thébaïde « entre les années »

« Entre les années », c’est la traduction littérale d’une expression idiomatique allemande par une amie germanophone de Théophraste.

Ainsi en ces derniers jours de décembre la campagne est toute imprégnée de givre. Et à quelques heures de 2017 le soleil n’a pas percé  depuis deux jours déjà.
Point de neige encore mais Théophraste ne peut s’empêcher de se remémorer une poésie de Maupassant qu’il dut réciter par cœur quand il était enfant.

« La grande plaine est blanche, immobile et sans voix. (…)
Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux ! »

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Mais aujourd’hui il pense surtout à ces dizaines, ces centaines de migrants afghans, pakistanais, soudanais… qui attendent dans le froid glacial de la porte de La Chapelle qu’on les admette enfin dans le « Centre humanitaire » que la Mairie de Paris a fini par ouvrir il y a quelques semaines, après bien des annonces et des retards, tout en n’ayant pas lésiné sur l’autopromotion de « Paris ville refuge », un joli slogan dont les médias se sont gentiment fait l’écho, omettant de couvrir les dizaines de rafles policières et d’expulsions musclées de l’Avenue de Flandre durant cette année écoulée, mais les français ne veulent peut-être entendre parler que de ce qui les conforte dans leur… « humanitarisme ». Deux de ces migrants sont morts sur cette place récemment, selon le témoignage d’un jeune soudanais qui lui a attendu sept jours avant d’être admis au Centre et que Théophraste a rencontré le jour de Noël. Bien qu’il vive à Paris depuis quarante deux ans Théophraste découvrait alors la porte de La Chapelle et avait demandé son chemin à ce jeune inconnu.

Cette situation ne procède-t-elle pas d’un désastre global ?

Bon, revoilà Théophraste rabat joie de la conso, de l’hédonisme perso, écolo radical, antinucléaire, antibagnoles, antipesticides, contempteur des écrans alors qu’il s’y adonne pour écrire cet article par exemple, bref un baby-boomer sur le déclin qui n’a toujours pas fait le deuil de ses utopies soixante-huitardes !

Mais les faits sont accablants !

La banquise se rétracte et fond (un énorme iceberg grand comme les Bouches du Rhône est sur le point de se détacher de l’Antarctique), la biodiversité s’amenuise à un rythme impressionnant, la pollution devient critique dans les grandes métropoles, dont Paris.
Les guerres succèdent aux guerres et les massacres succèdent aux massacres à travers le monde.

Comment cette année 2017 pourrait-elle être heureuse ? Et pour qui ?

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Sur France Culture ce 31 décembre 2016, Ariane Mnouchkine s’émouvait de « ce que nous ne pensons pas à nos enfants ». Théophraste n’en a pas et il fait plus que s’émouvoir pour ce que l’avenir réserve à ceux des autres, comme on dit.

Lui qui a le privilège de ne plus bosser, de ne plus avoir à subir cette première humiliation de la journée le réveil-matin (comme disent les anars, ah les anars!), lui qui jouit d’une modeste mais correcte pension que lui sert un état qu’il débine (c’est d’ailleurs pourquoi il l’écrit sans majuscule, comme la république…), lui qui, bien qu’ayant été engendré dans une famille d’ouvriers sans le sou, a eu l’incroyable chance de naître au lendemain d’une gigantesque boucherie, la très officielle « seconde guerre mondiale » et pu bénéficier ainsi d’un véritable État providence (avec une majuscule mais aujourd’hui quasiment défunt), un État ayant fait de lui un hussard noir de la république (toujours sans majuscule), un boulot quand même plutôt galère et qui a beaucoup perdu de son aura, ne ferait il pas mieux de se livrer, comme les ex-collègues de son âge à des loisirs convenables, thalassothérapies (ou cures thermales qui sont remboursées), voyages dans les pays de soleil encore exempts de terrorisme, même si la carte s’en rétrécit, abonnements dans les théâtres et opéras parisiens (c’est vrai que là sa pension qui n’est quand même pas mirobolante risque de ne pas suffire), visites d’expos, après-midis ciné au tarif senior, ateliers d’expression artistique ou corporelle (!) réservés aux vieux, drague compulsive sur Internet, (re) lectures des classiques… Il y a tant de choses sérieuses à faire en attendant la mort plutôt que de se soucier des migrants, de la nature qui dépérit et de vouloir à toute fin prendre soin d’un lopin de terre dans une région de l’hexagone dont ne rêvent pas les jeunes rurbains et les bobos bios.

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Et  en cette fin d’année 2016, dans son ermitage laïc, cette thébaïde qui ne sera jamais un phalanstère multiculturel pour jeunes, fussent-ils des anars en déroute ou d’ex-allumés du New Age, un mini phalanstère (car la thébaïde n’est pas immense) comme il n’ose plus le rêver, il est là à méditer sur ce que l’immense majorité de ses contemporains considère comme un ramassis d’illusions. D’ailleurs le New Age lui-même  n’a-t-il pas pris un sacré coup de vieux et ne s’est-il pas  ringardisé au point que les hyper-connectés ne savent plus trop ce que ça veut dire ?

Et lui il est là , en bon Cassandre mâtiné de Tirésias, à pronostiquer que l’effondrement du capitalisme et de nos valeurs aléatoires est peut-être proche, que le repeuplement du monde est en marche, ne s’arrêtera plus et générera peut-être une humanité nouvelle dont l’enseignant chercheur Achille MBEMBE, reprenant la pensée de Frantz FANON dit que « cette humanité en création est le produit de la rencontre avec « le visage d’autrui », celui-là qui par ailleurs « me révèle à moi-même ». Elle commence par ce que Fanon appelle « le geste », c’est-à-dire « ce qui rend possible une relation ». Il n’y a en effet d’humanité que là où le geste – et donc la relation de soin – est possible ; là où l’on se laisse affecter par le visage d’autrui ; là où le geste est rapporté à une parole, à un langage qui rompt le silence. »
Achille MBEMBE, Politiques de l’inimitié, p. 162, Paris, La Découverte, 2015
cf aussi sur ce blog : Fantasme d’extermination

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Ainsi plus que jamais se dit Théophraste faut-il « penser en pessimiste » et « agir en optimiste » (cf un article précédent : Abondance frugale ou extinction ?).
Une telle naïveté à plus de 70 balais*  ? !

Le soir tombe, le silence est absolu dans cette campagne revêtue de givre…

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« Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux ! »  (de la porte de La Chapelle à Paris, capitale du « pays des droits de l’homme », « ville refuge, ville lumière » !)

31-XII-2016

* banzaï !

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