De printemps en printemps

Et ce printemps 2017 est peut-être l’un des plus beaux qu’il soit donné de vivre.

Difficile en effet de contenir sa joie lorsqu’arrivant à la thébaïde l’œil fut d’abord capté par le flamboiement des forsythias mais aussi par le blanc neigeux d’un vaste buisson d’aubépine s’inscrivant dans la perspective de très vieilles collines qui donnent à l’horizon de ce lieu quasi ignoré des hommes l’éternel sens de la terre.

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Le parterre de narcisses, les jacinthes et les muscaris d’un bleu éblouissant, les bouquets roses des oreilles d’ours (ou herbe des savetiers), les tulipes qui font plus que pointer leur nez, la clématite et les chèvrefeuilles en pleine reprise, les bourgeons du cerisier et du pommier qui soudain éclatent et couvrent l’arbre de fleurs, les bouquets multicolores des primevères qui bientôt se fanent, la prairie d’herbe à vaches constellée de pissenlits et de pâquerettes qu’il a cependant fallu tondre tant l’herbe pousse vite et sans retenue, les iris et les valérianes loin d’être épanouis mais qui sous la fenêtre de la cuisine ont déjà pris le dessus sur le mini parterre odorant des violettes, les lilas qui, poussant tranquillement leurs inflorescences, se mettent à embaumer, les mahonias aux bouquets jaunes délicieusement parfumés, la rhubarbe qui entreprend de soigneusement déployer ses larges feuilles, les pivoines dont les pousses rouges sortent soudainement de terre, les haies d’hibiscus encore dénudés, ayant vaillamment résisté aux mousses qui les agressent et qu’il faut traiter à chaque fin d’hiver, pointant de toutes petites feuilles jaunâtres, le massif de rhododendrons, bruyère et azalée, récemment créé dans de la terre acide dite de bruyère, dont les gros bourgeons floraux sont une superbe promesse, le grand buisson de romarin fidèle à lui même et à ses petites fleurs bleutées, la potentille qui s’éveille cernée par la corbeille d’argent, l’énorme massif de lavande et le seringat qui ne font pas encore bruisser bourdons et abeilles, les buddleias s’évertuant à préparer sagement ces jolis bouquets violets et parfumés qui feront le délice des papillons…

   

Cet inventaire n’est pas complet, inventaire de cette vie simple et sereine qui, comme ce concert d’oiseaux dans le bois voisin lorsqu’à l’aube on ouvre les volets, ne demande peut-être qu’à toucher le cœur des hommes, à tout le moins de ceux qui en ont encore un et qui ne se sentent pas propriétaires de la terre, manipulateurs de la vie, parangons de la domination et de l’extermination sous couvert de leurs avancées technologiques, de leur immense savoir contenu désormais dans les disques durs et les serveurs de leurs merveilleuses machines à connecter, à tester, à mesurer et finalement à mettre en œuvre les modalités de la destruction ultime de leur support biologique, la bien nommée biosphère, de toutes les espèces vivantes et de leur propre espèce. Ces bonobos bipèdes, smarts et glabres autoproclamés humains mais aux mœurs bien moins pacifiques que les grands singes du Congo qui eux ne prétendent ni à l’amitié ni à l’amour, ni ne cultivent envie, jalousie, haine, ni ne se réfugient dans un intellectualisme débridé, ni ne témoignent d’un mental tordu encombré de croyances, de religions, de cultures, de spiritualités, d’identités, de civilisations (organisations toujours provisoires d’une immémoriale barbarie) et de cette passion éternelle pour l’autodestruction et la mort dont l’actualité est toujours d’une horreur quasi quotidienne, qu’il s’agisse de ces dizaines d’enfants et de civils syriens récemment liquidés au chlore et au gaz sarin (un « crime de guerre », expression absurde en forme de pléonasme comme si la guerre n’était pas en elle-même un crime, mais d’une telle banalité n’est-ce pas, depuis le temps que ça dure !), ou qu’il s’agisse de la vie de ces passants anonymes de grandes métropoles soudain massacrée, saccagée par les actes fous de ceux qu’ on appelle terroristes qui cherchent d’ailleurs d’insanes justifications à leurs actes dans le corpus mystico-religieux. Et tout ceci pour ne se référer qu’à de récents événements dont l’insupportable répétition résulte inévitablement dans une forme de banalisation et de sinistre accoutumance à l’horreur. Politologues, experts en « relations internationales », philosophes, sociologues, psychologues et même religieux !… se succèdent dans les médias pour expliquer, supputer, ergoter à n’en plus finir sans que jamais aucun d’entre eux n’aille au fond des choses et ne manifeste ce qui relève de l’ignominie dans l’exercice des pouvoirs, des dominations, des possessions par accumulation des richesses, spoliations de peuples entiers, prédations légales (exemple : accaparement des terres arables en Afrique notamment), fabrication et commerce d’armes à grande échelle, destructions sans limite des sources et des ressources de vie sur cette terre par les maniaques du FRIC qui sévissent aux quatre coins de la planète et à qui sont asservis les états, les gouvernements et autres instances de régulation du monde.

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De même la vision enchanteresse qui ouvre ce texte est à nuancer si l’on évoque les deux tempêtes qui ont soufflé cet hiver sur la France et qui n’ont pas épargné l’environnement de la thébaïde, bien qu’elle soit loin des côtes et à l’intérieur des terres. Rien à voir bien sûr avec les inondations catastrophiques qui ont affecté récemment la Colombie et le Pérou mais les bourrasques qui secouaient les sapins dans un rugissement de mer avaient quand même arraché et projeté sur le terrain de nombreuses branches qu’il a fallu glaner le lendemain. Il n’est pas exclu, vu l’intensité croissante de ces événements, qu’un de ces grands arbres ne s’abatte un jour sur le sol. Ils sont heureusement à bonne distance de la maison qu’ils n’atteindront pas. Ces épisodes violents, de même que les canicules qui se préparent, sont bien entendu à mettre en relation avec ce qu’il est convenu d’appeler le « réchauffement climatique ». Et ce n’est pas le misérable traité signé avec une pitoyable ostentation en 2015 à Paris et d’ailleurs remis en cause par un super businessman impulsif et dangereux, aujourd’hui à la tête du pays le plus puissant du monde, qui inversera cette direction mortifère dans laquelle sont désormais piégés les 7 milliards d’humains et toutes les espèces vivantes à la surface de cette terre.

Évidemment Théophraste est bien conscient que sa description bucolique de l’éveil du printemps emportera autant l’adhésion de ses éventuels lecteurs que les conclusions de ce texte susciteront le rejet tant le propos paraîtra d’un pessimisme excessif.

Un pessimisme qui paradoxalement est aussi une forme d’enthousiasme que la nature communique sans cesse même lorsqu’elle est agressée, lorsqu’elle subit d’intenses destructions, car la terre réagit par de violents spasmes ravageurs bien entendu qui n’épargnent pas les humains et qui ne sont peut-être que les prémices d’immenses catastrophes à venir. Et cette intensité ne manque pas de beauté…

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Pour conclure deux citations, l’une d’un ouvrage de Serge Latouche
déjà évoqué dans ce blog (cf Abondance frugale ou extinction) et une autre de Goethe :

« En d’autres termes, il s’agit de reconstruire, retrouver de nouvelles cultures. Ce « bien-vivre » trouvera sa forme en se rattachant aux traditions locales particulières Il peut s’appeler l’umram (épanouissement) comme chez Ibn Khaldoun, swadeshi-sarvodaya (amélioration des conditions sociales de tous) comme chez Gandhi, bamtaare (être bien ensemble) comme chez les Toucouleurs, ou Fidnaa/Gabbina (« rayonnement d’une personne bien nourrie et libérée de tout souci ») comme chez les Borana d’Éthiopie, ou tout simplement Sumak Kausai (vivre bien) comme chez les Quechuas d’Équateur. L’important est de signifier la rupture avec l’entreprise de destruction qui se perpétue sous la bannière du développement ou, aujourd’hui, de la mondialisation.* »
Serge Latouche,
Vers une société d’abondance frugale, Paris, Mille et une nuits, p. 170-171

* souligné par nous

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« La nature ne plaisante pas. Elle est toujours vraie, toujours sérieuse, toujours sévère, elle a toujours raison. Les fautes et les erreurs viennent toujours des hommes. »

Goethe (1749-1832)

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Vive le printemps !

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