Une voix me dit : Marche ! …

Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.
Je descends, je descends et jamais ne m’arrête.
Si, parfois, haletant, j’ose tourner la tête,
Une voix me dit : « 
Marche ! » et l’abîme est profond,
Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond !

Hernani
Victor HUGO (1802-1885)

Pure réminiscence que de citer ici ces vers de Victor Hugo dans Hernani, activée peut-être par le mot marche qu’on entend si souvent prononcé par les temps qui courent.

Les « marcheurs » sont « en marche », et vers quel abîme ? (1)


victor-hugo

Victor Hugo dont un certain Monsieur L. qui contribua à la formation de Théophraste en ses jeunes années disait qu’on pouvait rattacher toute citation à son nom car « il avait tout dit ». En fait celle-ci est avérée.

Cet excellent prof de français en classe de première ne faisait aucun cours. Il arrivait avec une petite valise de cuir dont il extrayait quelques ouvrages empruntés à la bibliothèque et faisait des lectures sur un ton déclamatoire qui captait l’auditoire et terrassait toute forme d’ennui. Ses choix étaient très éclectiques et ne tenaient compte d’aucun programme. Ce pouvait être un poème de Jehan-Rictus (Merde v’la l’hiver et ses duretés…), tantôt Molière avec un extrait de « L’école des femmes» dont il mimait les personnages sur l’estrade (Quelle nouvelle ? Le petit chat est mort.), tantôt Hugo (Elle avait pris ce pli…), tantôt Villon (La ballade des pendus) etc. etc.

C’est le meilleur prof que Théophraste ait jamais eu et qui lui a donné l’amour de la littérature, le goût des textes, le désir et le plaisir d’écrire. (2)

Monsieur L. que ce métier de prof devait ennuyer considérablement avait une particularité, il ne lisait pas les dissertations à l’exercice desquelles il était bien obligé de nous astreindre pour satisfaire aux exigences de l’institution. Et ce comme nous avions pu le constater en y insérant des formules de maths ou des citations en anglais. Mais il les notait et les annotait de façon assez généreuse et fantaisiste. Rares étaient ceux qui avaient en dessous de la moyenne. En fait nous avions appris par les promotions antérieures qu’il lisait vraiment le premier devoir et que cette première note conditionnait peu ou prou les suivantes.

Théophraste garde de ce brave homme un souvenir enchanté.

C’est pourquoi à l’aune des événements et controverses qui, en ces périodes électoralement critiques, agitent notre bienheureuse république (avec un petit r quand même) et ternissent la crédibilité de certains de ses représentants « démocratiquement élus » il se hasarde à proposer, en sa qualité de « professeur honoraire certifié de lettres modernes, classe normale » (eh oui !), quelques saillants sujets de réflexion à la sagacité critique de notre belle jeunesse, qui pourraient d’ailleurs être repris en tant que sujets de philosophie (toutes séries confondues) au Baccalauréat.

A. La morale est-elle immorale ? Ou encore : Peut-on moraliser l’immoralité ?
Se fonder sur des exemples précis.

B. Que penser de ce jugement de Louise Michel (1830 – 1905) qui a donné son nom à tant d’établissements scolaires et de bibliothèques : « Le pouvoir est maudit. »

C. Socrate (vers – 470-469 av JC, – 399 av JC) ) aurait dit :
« Il faut donner le pouvoir à ceux qui n’en veulent pas, ainsi sera-t-on assuré qu’ils ne l’utiliseront pas à leur propre profit. »
Considérez vous cette assertion comme un paradoxe ou vous semble-t-elle pleine de bon sens ?

D. Est-il exagéré et dangereux de dire comme le personnage d’un grand auteur de tragédies grecques (un cyclope) qui s’écriait entre autres blasphèmes :
« Quant à ceux qui ont établi des lois pour enjoliver la vie humaine, qu’ils aillent se faire pendre ! »
Euripide (- 480 av JC, – 406 av JC) ) cité par Jacqueline de Romilly (1913 – 2010)
in « Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès »

Dans tous les cas se conformer au schéma classique de la dissertation, exercice intellectuel hautement desséchant : thèse, antithèse, foutaise.

Une formule que Théophraste tient de son excellent maître Monsieur L.
Hommage soit ici rendu à la mémoire de ce bon vieux prof malgré lui qui fit au moins un disciple !

C’est sans doute pourquoi, bien plus tard, engagé déjà dans la « carrière » (ce mot est d’une richesse !), Théophraste pénétré de l’inanité de sa tâche d’enseignant de français dans le respect obligé des « instructions officielles » se spécialisa en FLE (Français Langue Étrangère) et se mit à l’enseigner à des centaines d’enfants et d’adolescents venus des 4 coins du monde, que l’on regroupait alors dans des classes dites « d’étrangers non-francophones » puis « d’accueil » (un fort bel euphémisme). Ces gosses étaient majoritairement sympathiques, ils apprenaient vite et leur joie de vivre était communicative. Théophraste aurait pu être un prof heureux si l’administration de cette misérable institution qui repose sur le mythe ahurissant de « l’égalité des chances » (de quelle égalité et de quelles chances s’agit-il ? Il faudrait quand même creuser un peu cette question.), si donc l’administration ne s’était ingéniée à complexifier sa tâche, à la rendre quasi inopérante en bourrant sa classe, en lui imposant des débutants complets tout au long de l’année au point que, après une vaine lutte de plusieurs années, il se décida à claquer la porte et 2 ans avant la retraite, parvint non sans mal, car ils essayèrent de le coincer, à se faire nommer dans une École d’Arts Appliqués de grand renom où il termina modestement sa modeste « carrière ».

(1) Où vont en effet tous ces « marcheurs » tiraillés par leur arrivisme, vrillés au corps par leur désir de réussite, de pouvoir, de gloire et qui recevront (ou pas) l’onction républicaine du « suffrage universel » (et un jour proche ou lointain, comme tout un chacun, et selon leurs croyances « l’extrême onction »), ce « «suffrage universel » qui a consacré Emmanuel M, président jupitérien de tous les français comme Napoléon Bonaparte fut leur empereur au temps jadis, comme Louis XIV fut leur soleil de droit divin au temps naguère.
Une voix leur dit : « Marche ! »…

ApollonBelvédère

Le Marcheur Suprême en Apollon du Belvédère pour faire écho à la qualification jupitérienne dont se targue le nouveau président français.

(2) Il nous fit un jour cette citation étonnante qu’il attribua au même Victor HUGO… Puisqu’il avait tout dit !

« Le commentaire, c’est la médiocrité qui s’attache au génie. »

Peut-être désignait-il par là (consciemment ou non) ces innombrables commentateurs qui formatent la jeunesse de génération en génération et lui ôtent quasiment toute capacité créatrice, à savoir les profs, ses collègues et plus tard ceux de Théophraste qui se conforment aux « instructions officielles », aux circulaires, aux programmes, aux inspecteurs dont ils ont peur et qui les notent comme des gamins (mais cette note est une carotte qui conditionne leur « avancement », c’est-à-dire la quantité de fric qu’ils vont toucher à la fin du mois), à la logique des évaluations, des examens, des diplômes, des grades, des hiérarchies, des pouvoirs, une logique sur laquelle se fonde l’emprise des dominants (les oligarques, les marchés, les riches, appelons les comme on veut), à tout ce qui fait de cette société un mouroir de la pensée originale, un univers d’esbroufe, de frime, de contrainte, de violence contenue (et parfois explosive), de misère et de désespoir…

Et aujourd’hui dans ce peuple des profs (l’Éducation Nationale serait la plus grande entreprise de France), hormis la minorité qui a bien manœuvré et officie dans les beaux quartiers, les « établissements d’excellence », et bien qu’ils soient à l’instar de leurs élèves les victimes de ce système, surtout lorsqu’ils exercent dans les quartiers « difficiles », c’est-à-dire pauvres (ZEP : zones d’éducation prioritaire et autres REP : réseaux d’éducation prioritaire, tartuferie langagière), n’arrivant plus à faire cours, se faisant chahuter, malmener, parfois même agresser physiquement, leur résignation, leur immobilisme sont confondants.

Théophraste a connu des cas de ce genre dans un collège où il a enseigné 10 ans, un collège classé « ZEP-sensible » dont la principale adjointe plutôt niaise lui disait à propos des élèves étrangers de sa classe d’accueil : « Vous, vous avez les gentils » ! Ainsi un jeune prof de Maths très charmant qui se faisait « cracher dessus » comme disent les élèves. Et c’était peu de chose si on écoute les témoignages accablants de ce que vivent aujourd’hui certains enseignants, comme dans cette émission de France Culture :
« Les pieds sur terre » du 31/5/2017 : Chahuts et autres désordres.
On peut la réécouter ici.

Que de jeunes diplômés n’aient d’autre choix vu « le marché de l’emploi », leurs origines sociales modestes, leur besoins de survie, que de s’engager dans cette galère voilà qui attriste et indigne Théophraste. C’est aussi le destin de millions d’enfants, de millions de jeunes qui est en jeu. Et les plus menacés sont bien sûr les plus pauvres d’entre eux. Qui cela préoccupe-t-il ?

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Pourquoi Thébaïde News : lire Présence et retrait
Lire aussi :
Qui est Théophraste
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Voir aussi La bibliothèque de Théophraste :
Éclectisme poético-philosophico-littéraire au fil des jours.

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2 réflexions au sujet de « Une voix me dit : Marche ! … »

  1. J’adopte vos pensées du jour.Merveilleuses citations que ce soit Socrate ou Louise Michel que j’aime beaucoup.Quant à Hugo ,est-ce ce texte qui inspira Rodin l’Auguste quant il sculpta son homme en marche? A voir belle expo Rodin Grand Palais…

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    • Merci de votre appréciation. Je ne sais si Hugo a pu inspirer Rodin pour l’homme en marche. C’est possible. Chacun dans leur registre ils ont une puissance d’expression peu commune, celle des très grands artistes.

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