Un jardin d’utopie (s) : la thébaïde

Un jardin d’utopie, c’est ainsi qu’historiquement à Paris fut d’abord désigné le Jardin des Plantes du Roi avant qu’il ne devînt plus simplement le Jardin des Plantes annexé au Muséum d’Histoire Naturelle, un lieu merveilleux de promenade en toute saison, sauf peut-être certains dimanches après-midi ensoleillés lorsqu’il y a foule comme dans tous les espaces verts de Paris.

Alors pourquoi la thébaïde de Théophraste s’apparenterait-elle à un jardin d’utopie ?

Une utopie, selon l’étymologie grecque du terme, signifie « en aucun lieu » . Par extension, ce qui relève de l’idéal, de l’imaginaire. Une conception ou un projet qui paraît irréalisable comme dit Le Robert et qui liste pour synonymes : chimère, illusion, mirage, rêve, rêverie.

Faut-il le rappeler ? La thébaïde c’est au cœur d’une ancienne province française, une humble maisonnette en pleine nature, à l’orée d’un gros village où comme on dit « il y a tout », un terrain de dimensions modestes entièrement clos de haies d’hibiscus, forsythias, lilas,chèvrefeuilles, un bois attenant de grands sapins et de feuillus bruissant d’oiseaux, des prairies alentour où paissent pacifiquement un âne, quelques chevaux et de belles vaches blanches (qui ne savent pas ce qui les attend, voir les vidéos de L214 (si vous avez le courage regardez ici, 4’31 terrifiantes) et relire peut-être le texte d’Ovide : Rien ne meurt), avec pour horizon un moutonnement de très vieilles collines chargées d’histoire…

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Une acquisition faite sur le tard alors que devenu sexagénaire, après avoir été prof malgré lui durant près de quatre décennies (mais fils de pauvres et d’un arrivisme notoirement insuffisant, que pouvait-il faire d’autre dans une société où toute activité salariée « bas de gamme » relève de l’exploitation quand de surcroît elle n’est pas absurde et, ou malsaine ?) ; une acquisition réalisée avec les modestes économies du petit prof parisien qui avait vendu l’unique bagnole de son existence en 1974 (et à l’argus !), une acquisition qui lui permit de concrétiser ce désir utopique qui le taraudait depuis sa tendre enfance (réminiscence des vacances à la ferme des grands-parents paysans au début des années 50 ?) :
Vivre à la campagne ! Vivre dans la nature !

Mais parvenu à cet âge et locataire parisien depuis plus de 40 ans il décida de le rester et opta pour le mi-temps : 15 jours à la campagne, 15 jours à Paris. Et voilà bientôt 8 ans qu’il vit à ce rythme, et en piéton ! Car la thébaïde a cet immense avantage, elle est accessible de tout endroit du monde par les transports en commun, à moins d’une demi heure de marche d’une gare, un quart d’heure du supermarché et des commerces. Un « bilan carbone » imbattable !

C’est donc sur le mode d’une utopie réaliste que vit Théophraste. Mais il a conscience chaque jour de vivre en la concrétisant une forme d’utopie. Ce mode de vie dégagé des contraintes socioprofessionnelles, du temps à soi, d’un juste partage entre la ville et la campagne peut sembler idéal mais n’est pas toujours facile. Il serait fastidieux et peu intéressant d’en énumérer les raisons.

La première utopie a été pour Théophraste, depuis qu’il s’y est installé de redonner à cette maisonnette un peu de lustre en convoquant des artisans ; en ayant rencontré 17 en 6 ans, en ayant fait travailler 7 pour conclure que 2 et demi avaient été réellement honnêtes et pouvaient être considérés comme fiables. Mais le résultat est tout à fait correct. Patience, longueur de temps et le carnet de chèques…

La seconde utopie fut de convertir ce lopin de terre à l’environnement certes séduisant mais devenu au fil des ans une véritable friche que ne parvenait visiblement pas à entretenir l’occupant précédent (un pauvre petit vieux décédé dans un accident de la route), en un espace harmonieux libéré de ses ronces envahissantes, de ses mousses dévorantes et de tout ce que la nature génère en terme d’espèces invasives lorsqu’on la laisse agir à sa guise. Et ce combat n’est jamais gagné car c’est une forme de lutte qui s’intensifie chaque année à « la belle saison ». L’été, après 15 jours d’absence, le ressenti est toujours le même en poussant le portail, une impression d’abandon : fleurs fanées, pissenlits et autres adventices dans les parterres, arbustes embaumés mais à la croissante printanière délirante interdisant le passage sur un côté de la maison, l’herbe dont la hauteur requiert un usage rapide de la tondeuse, faute de quoi il faudra recourir à la débroussailleuse, un engin aussi efficace que barbare et qui ne fait guère de bien aux vertèbres etc…

Mais le jardin d’utopie se décline aussi métaphoriquement au pluriel en jardin d’utopies, s’agissant alors de l’espace intérieur, de ce que religieux et spiritualistes appelleraient « l’âme, l’esprit », les psychologues et autres psychanalystes « le psychisme », des mots à employer avec toujours beaucoup de prudence et par défaut…
Alors cet espace intérieur est aussi le lieu de belles utopies auxquelles
Théophraste voudrait pouvoir encore adhérer. Énonçons les pêle-mêle : la relation, la confiance, la solidarité, l’écoute, la compassion, l’amitié etc… Ne sont-ce pas des utopies, de belles utopies certes, mais des utopies en synonymie de chimère, d’illusion, comme l’écrit le Robert ? On se récriera d’un tel pessimisme !

Théophraste doit il le rappeler, a 70 balais (Banzaï !). Il a déjà beaucoup débroussaillé son jardin intérieur, est parvenu à en arracher les ronces des idéologies et des crédos politiques, le chiendent des religions et leurs cultivars, les spiritualités, aussi invasives que fallacieuses, les modernes mythologies du développement personnel, de l’épanouissement intérieur, les méditations, les sutras, les mantras, les chamanismes et autres animismes hérités de la mondialisation des cultures, etc…

Or qu’observe-t-on dans les faits ? Massacres et bains de sang ne continuent-ils pas à se commettre en puisant leurs fausses motivations dans le riche corpus de toutes ces affabulations transcendantales et millénaires sur fond de dévastation environnementale (pollutions, changement climatique anthropologiquement induit, extinction massive des espèces…) ? On parlera tantôt de génocides ou d’épurations ethniques : ainsi en Birmanie l’une des dernières en date, celle des Rohingyas, une minorité musulmane, par une population bouddhiste fanatisée au nom de « la défense de la race et de la religion » ; cf le récent film documentaire accablant de Barbet Schroeder : Le vénérable W, cependant que le Dalaï-lama « le pape du bouddhisme », cette merveilleuse religion de douceur et de compassion pour tous les êtres, se tait… et qu’on en parle fort peu en occident !

Mais en occident on doit faire face à la « crise migratoire », assumer le fantasme d’invasion sous-jacent qui prévaut dans de larges segments des populations, un fantasme peu facilement avouable et qui bouscule les « droits de l’homme », le respect de la dignité humaine etc, lorsque par exemple dans un pays comme la France les pouvoirs dits publics ne savent plus trop comment réagir entre dispersions, répression, puis accueil et prise en charge au gré d’arrêtés des tribunaux administratifs et même du Conseil d’État.

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Hospitalité française
Porte de la Chapelle, Paris, en attente de pouvoir entrer au « centre humanitaire », janvier 2017
Crédit photo : fil Twitter du Collectif  La Chapelle debout

Sur cette simple question extrêmement grave car selon l’ordre actuel inique et chaotique imposé par les puissants et les dominants qui organisent ente autres le pillage de l’Afrique sous le regard bienveillant des États et de la soi-disant « communauté internationale » la situation ne peut que perdurer et s’intensifier. L’Italie débordée, l’Europe dépassée ne s’apprêtent-elles pas à « coopérer » avec un État « failli », la Libye, à coups de millions d’euros d’argent public (il y en a toujours pour les bonnes causes !), dans l’espoir de bloquer les migrants et de tarir les flux en prétendant lutter contre les « passeurs » mais pas contre les affameurs du continent, oligarchies locales, hyper-riches, investisseurs accapareurs, évadés fiscaux mondialisés œuvrant main dans la main.
En 2016, 8 personnes se partagent à elles seules ce que possède la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit plus de 400 milliards de dollars. (Rapport de l’ONG britannique OXFAM du 16/1/2017)

Des voix s’élèvent pour en appeler aux valeurs universelles et immémoriales d’hospitalité, de solidarité, de compassion (cf ici même : « Frères migrants »), cependant que des « identitaires » font des collectes pour affréter un navire qui devrait remettre les migrants aux mains des libyens dans un pays où ils sont violentés, violés, torturés…

Mais l’Europe s’apprête à faire la même chose ; l’Italie va désormais dépêcher des navires de guerre en Méditerranée non pour sauver des vies mais pour repousser les migrants vers la Libye. Et les populations européennes se tiennent coites quand elles ne sont pas carrément hostiles comme dans les ex pays de l’Est…
Quelque part dans un texte sacré d’une religion millénaire et dont se réclament des millions d’Européens n’est-il pas écrit :
«
J’étais étranger, vous m’avez accueilli.»
Évangile de J.-C. selon saint Matthieu 25, 31-46

Ainsi donc, hospitalité, solidarité n’auraient jamais été que de misérables utopies… Et les beaux textes sacrés, les proclamations d’humanisme des États dits démocratiques seraient à prendre avec plus que recul , voire « avec des pincettes » !

Cependant que l’on distrait toujours le « peuple » avec la conso, les news, le football… le malaise est prégnant et semble affecter les strates les plus favorisées de la société française par exemple, au point qu’une radio de service public, de grande qualité d’ailleurs, France Culture, propose durant les mois d’été une chronique quotidienne de 5 minutes diffusée 2 fois par jour : « La vie intérieure » du psychiatre et psychothérapeute Christophe André, une chronique qu’il termine invariablement par cette formule : « Ne perdez jamais le lien avec vous même ! »

Mais qu’en est-il du lien avec soi-même lorsqu’on a perdu ou rompu tout lien avec l’Autre, les autres ? Que l’on vive seul ou en compagnie on peut aussi être et (ou) se sentir terriblement isolé. Or la solitude n’est pas l’isolement. Elle peut être féconde et elle est, quoi qu’il en soit, toujours préférable à une compagnie douteuse ou devenue insupportable (cf certains vieux couples mais parfois aussi bien jeunes !). L’isolement qui au contraire procède toujours d’un repli sur soi est toujours négatif . Il se nourrit de peur et d’égoïsme. Peur parfois de perdre le peu que l’on a, peur de l’autre, de celui qui va vous envahir, l’étranger qui va bouleverser votre petite vie et que l’on se refuse à accueillir au mépris des principes que l’on prétend fondateurs de la vie en commun, d’une société ouverte, humaine etc quand on n’a pas cultivé durant de longues années un illusoire idéal (tous les idéaux le sont !) socialisant, anarchisant, une religion « d’amour », une spiritualité du « divin » ou n’avoir accompli une laborieuse (et coûteuse!) psychanalyse durant 2 ou 3 décennies…

N’est-il pas troublant de de se rendre compte que l’on cultive des notions ou des vertus falsifiées ? Ainsi en est-il de l’amitié le plus souvent vécue comme un simulacre. Les expressions épistolaires ou verbales du style « cher ami », « mon ami(e) », « amicalement », « amitiés » sont la plupart du temps formules creuses qui relèvent plus de la douce hypocrisie sociale largement consensuelle que d’un sentiment tel que l’exprime  Montaigne (1553-1592) dans ses Essais à propos de La Boétie (1530-1563) :

« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
(On peut relire ici une page consacrée à l’amitié sur ce blog.)

montaigne

Entendons nous bien une fois encore. Théophraste n’est pas l’affreux pessimiste ainsi qu’à la lecture de ce qui précède on pourrait le juger. Tel René Dumont, le père fondateur de l’écologie politique en France, qui publiait en avril 1973 « L’utopie ou la mort ! », appelant à « une société de moindre injustice, de survie, une société sans mépris », il se dit que si l’amitié, l’entraide, la solidarité (notamment avec les migrants), la compassion etc sont devenus un lexique quasi vide de sens et ne sont plus à l’épreuve des faits et d’un vécu individuel majoritaire que des utopies, eh bien, tel René Dumont il fait ce choix des utopies et tout ce qu’il écrit et publie, qu’il soit lu ou non, n’a d’autre but que d’exhorter ceux qui ne le rejettent pas d’emblée, ceux qui ne détestent pas la vérité comme dit Pascal (1623-1662) à les cultiver également en tant qu’authentiques vertus, à continuer d’y « croire », à les réalimenter sans cesse de leur propre énergie vitale, à le faire avec discernement, avec intelligence, avec humour, avec foi ! Et compassion *…

Concrétisons nos utopies avant qu’il ne soit trop tard. Nous n’avons qu’un seul corps et qu’une vie, n’en déplaise au Dalaï-lama et à tous les bienheureux spiritualistes préoccupés d’arrière monde et d’au-delà au point de ne plus percevoir ce qui est hic et nunc, ici et maintenant.

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Théophraste qui n’a pas demandé à venir dans ce monde dont il ne connaîtra jamais les raisons (y en a-t-il ?) s’est cependant pris à l’aimer, à aimer cette vie qui lui a été octroyée. Ce faisant et sans angélisme il aime toute l’humanité dont il mesure à chaque instant le destin tragique depuis les origines jusqu’à la fin qu’on peut juger encore lointaine mais qui est désormais perceptible. Et parce qu’il aime la vie, cette vie et qu’il n’est en rien morbide, même si comme le dit encore Pascal et il en est persuadé :
« On meurt seul. », il a choisi  l’utopie !

Très brève bibliographie :

Les prédateurs au pouvoir Main basse sur notre avenir
Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, Textuel, Paris, avril 2017

Comment les riches détruisent la planète Hervé Kempf, Seuil, Paris, janvier 2014

L’utopie ou la mort René Dumont, Seuil, Paris, avril 1973

Le désastre : un projet de l’inconscient collectif ? Théophraste ici, Paris, 2008

* ce qu’en a dit Christophe André sur France Culture dans sa chronique « Vie intérieure »  du 9/8/2017 est assez juste. On peut l’écouter ici. (4 mn)

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